Florence Gagnon

Lez Spread The Word lance un bookzine

Julie Vaillancourt
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Lez Spread The Word lance un bookzine

En novembre dernier, au Never Apart, avait lieu le lancement de la première édition du magazine annuel de Lez Spread The Word. C’est devant une salle bondée et fébrile que la présidente et fondatrice de LSTW, Florence Gagnon, accompagnée de ses collaboratrices, est venue présenter cet ouvrage bilingue qui, de par ses 230 pages, se rapproche davantage du « beau livre » que du magazine. D’une page à l’autre, LSTW désire faire découvrir la culture lesbienne canadien-ne, d’un océan à l’autre. Un projet ambitieux, certes, réussi. Entrevue avec Florence Gagnon.

Après le blogue, les soirées, la série Féminin/Féminin, LSTW est désormais un très beau bookzine (entre le livre et le magazine...). « LSTW fait plein de choses, essentiellement sur le web, mais le web c’est éphémère et hyper-prenant, il faut sans cesse se renouveler. On vivait tous de l’épuisement, surtout moi », confie d’emblée Florence. «Le mag a donné un souffle de motivation à toute l’équipe. Aussi, il fallait créer un produit.» Dès la première page, Florence exprime la nécessité d’une publication du genre, sans oublier le caractère archivistique : «C’est à travers les mots et les images imprimées que nous désirons maintenant capter nos communautés et les figer dans le temps. Poser un regard intimiste sur qui nous sommes et sur qui nous aspirons être». 
 
La maturité
Intéressant puisque LSTW, au rythme de ses projets et des gens qui les constituent, semble acquérir sa maturité: « J’ai beaucoup appris sur ma communauté et la gang de filles que forment Lez a beaucoup évolué », explique Florence. Désormais loin de la jeune fille de la banlieue de 19 ans qui cherchait à être rassurée, on sent le vécu de par la maturité des projets engendrés au fil des ans. « Nous sommes maintenant une grosse équipe, entourée de filles, comme Claire Gaillard et Stéphanie Verge, rédactrice en chef adjointe du Reader’s Digest. Quand on a décidé de sortir un magazine, je le voyais dans ma tête, mais je ne pensais jamais qu’il serait aussi beau! J’avais besoin de développer cette équipe-là, pour ne plus être seule à porter le drapeau LSTW.»
 
Florence Gagnon
 
Avec ses 115 pages en français et 115 pages en anglais, le magazine propose des modèles lesbiens positifs et diversifiés, abordés sous des angles originaux. Des femmes ayant élu domicile au Canada témoignent, un couple « franglais » décrit sa relation au quotidien, Sophie de La guerre des tuques fait son coming-out, la section style et substance aborde la mode intergénérationnelle en présentant des modèles féminins de tous âges, dont Manon Massé, souligne Florence: « elle me disait qu’elle n’aurait jamais accepté de faire un shooting mode, en général, mais elle l’a fait avec nous. On voulait créer un magazine edgy, un contenu éditorial, mais on voulait aussi un petit côté Vanity Fair lesbien. » D’ailleurs, plusieurs textes ne se présentent pas sous la forme journalistique traditionnelle. Plutôt avec des témoignages ou des conversations entre deux artistes du même milieu qui font office d’entrevue, ce qui est rafraichissant. « Je ne suis pas une grande lectrice », avoue Florence « et maintenant sur le web, les gens ne lisent pas tout, alors je voulais que le format soit intéressant, sans que ce soit redondant, car il y a des articles plus lourds et intenses. Il y a des textes que je trouvais impératifs d’avoir, genre la lettre de coming-out de Maripierre d’Amour, qui m’a beaucoup émue! »
 
« Dans le passé, avec LSTW, nous avons eu des critiques horribles à notre égard. On en a laissé de coté, mais on a appris aussi. J’aime mieux avoir fait les erreurs par le passé, que dans un magazine comme celui-là. » Elles ont ainsi travaillé sur la diversité qu’elle soit d’âge, culturelle ou géographique et à mi-processus, elles se sont interrogées sur cette diversité. « Il manquait certains points qu’on devait aborder ». Ainsi, la sortie du magazine fut repoussée, et après plus d’un an de genèse, « au moment de passer sous presse, là je l’assumais » confie Florence. Ainsi, le contenu s’adresse aux femmes de tous âges et aborde la culture lesbienne par le biais de l’art, l’architecture, les bars, le militantisme et même la digue dentaire! « On a fait un focus groupe avec une vingtaine de filles et nous étions arrivées à 120 sujets… Ensuite, on a coupé. La digue (dentaire) chaque fois qu’on en parlait, tout le monde était mal à l’aise, d’autres ne savaient pas ce que c’était, alors je me suis dit c’est certain qu’il faut qu’on en parle! » D’ailleurs, la digue dentaire fit l’objet d’un shooting photo en studio, afin de la rendre « sexy » pour reprendre l’expression de Florence. 
 
Le regard, d’une page à l’autre
Au premier regard, la publication surprend par sa signature visuelle. « On voulait que le mag soit bon et beau! Comme on a beaucoup voyagé pour créer le mag, j’ai recommencé à photographier en 35 mm. Au début, c’était pour mes archives personnelles, mais nous les avons utilisées pour la publication», explique la diplômée en Beaux-Arts de l’Université Concordia. «J’ai aussi pris en photo Kelly (Jacob) qui photographie Tegan & Sara. Je trouvais ça intéressant de montrer l’envers du décor, car on s’est quand même rendues à L.A. avec toute notre belle gang! » 
 
Débarquer dans la cité des anges avec sa gang de Québécoises, pour le shooting photo de Tegan & Sara, c’était aussi se donner les moyens de ses ambitions: « On a loué un studio sur Sunset Boulevard, amené l’équipe et on l’a fait! » explique celle qui ne cache pas que l’expé-rience fut quelque peu stressante. Tegan & Sarah ont frayé leur chemin dans l’industrie musicale, de l’indie à la pop mainstream, de leur Alberta natale jusque sur la scène internationale. Lesbiennes, ces jumelles identiques nous semblent difficiles à différencier, mais sont nécessairement deux personnes uniques. Chacune figurant sur le cover recto/verso de la publication, amenant ainsi un double jeu (de regard) - sur le Canada (bilinguisme), l’identité canadienne et les-bienne (pareille mais différente) - étant très accrocheur et rassembleur. «On voulait frapper fort avec un cover connu, car c’est ce qui allait faire jaser. C’est un magazine pan-canadien, donc on voulait des filles canadiennes (lesbiennes). Et y’en a pas 2000... Pour représenter le magazine bilingue, j’ai allumé sur un côté français et un côté anglais. Nous avons eu l’idée de mettre Tegan & Sara chacune d’un côté, mais nous n’étions pas certaines qu’elles allaient accepter d’être séparées... C’est la première fois qu’elles sont shootées séparément! Elles ont trippé, car on voit l’essence de chacune. », explique Florence qui voit cette expérience unique presque comme un mirage.
 
mag lstw 
 
La notion de risque
À l’heure où plusieurs publications papier notoires se meurent et peinent à concurrencer le web, lancer un magazine papier semble casse-gueule. Un risque considérable, ce que Florence ne nie pas, avant d’enchainer: « C’est annuel et c’est plus un livre qu’un magazine. Cela dit, dans notre communauté LGBT, il y a tellement peu d’offres pour un produit de la sorte que les gens s’y intéressent, car on n’est pas sollicité par un million de choses. Aussi, je crois que les filles ont le goût d’avoir un produit comme ça! On voulait autant que les francophones et anglophones se reconnaissent.» D’ailleurs, le plus grand défi fut le côté bilingue du magazine afin qu’il se tienne dans les deux langues, avec le ton approprié pour chaque texte (selon que l’original soit en français ou en anglais), ce qui va au-delà de la simple traduction. « Ça été un vrai casse-tête », se rappelle Florence.
 
Finalement, « c’est certain qu’un comptable m’aurait dit: Non Florence! », explique celle qui a pris un risque financier en assumant la publication du magazine dans son format peu conventionnel. Cela dit, les expériences vécues pendant sa conception, n’ont pas de prix, soutient la principale intéressée qui n’a pas hésité à faire voyager son équipe, de L.A. à Vancouver, en passant par Yellowknife. « On se dit pan-canadien et on l’est! Je suis très fière de la diversité du magazine. Ce projet amène LSTW ailleurs. Même si les gens font ça bénévolement, on vit des expériences. On a eu tellement de fun à faire ce mag et c’est ça qu’on veut répéter. Avec Lez, on prend des risques, mais le jour où on n’aura pu de fun, ça va être la fin, car y’a personne qui devient riche dans toute cette équation, alors faut continuer à avoir du plaisir!», conclut Florence, qui enchaine déjà sur le deuxième mag à paraître en 2017. 
 
Le magazine LSTW est disponible sur le site web au coût de 20$ + taxes & frais postaux. lezspreadtheword.com/magazine/
Disponible en magasin, à la libraire Drawn & Quarterly (211, rue Bernard Ouest), à L’Euguélionne (1426, Beaudry). Aussi, à la brasserie Harricana et au bar Renard.