Bilan 2016 - Entrevue avec Safia Nolon

Safia, entre l’ombre et la lumière

Patrick Brunette
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Safia NOLIN
Photo prise par © Raphael Ouellet
Safia NOLIN
Photo prise par © Benoit Z Leroux à l'ADISQ
  • Safia NOLIN
  • Safia NOLIN

L’entrevue se termine sur quelques bâillements. Safia s’en excuse; elle est crevée. «Depuis le lancement de mon album Limoilou en septembre 2015, ma vie à aucun sens! Je suis très fatiguée mais vraiment contente de tout ce qui m’est arrivé en 2016 : j’ai fait plein de shows, j’ai rencontré beaucoup de monde, j’ai vécu des émotions crissement fucking fortes». À ça, il faut ajouter une première dans la vie de la jeune auteure-compositrice-interprète de 24 ans : l’amour!


Dès son arrivée dans ce café de la rue Masson à Montréal, elle enlève son manteau d’hiver qui dévoile le même look que celui tant décrié par certains au gala de l’ADISQ, en octobre dernier : jeans, veste de laine grise et un t-shirt. Pas celui de Gerry Boulet ni de Céline Dion. Aujourd’hui, elle porte son t-shirt avec la photo d’Elton John et Billy Joël.  On en profite pour faire un retour sur la polémique qui a fait rage après qu’elle soit allée chercher son tout premier Félix à ce fameux gala. 

SAFIA NOLIN AU GALA DE L'ADISQ (Photo : Benoit Z. Leroux) 

« La première fois que je suis passée à Tout le monde en parle, en janvier 2015,  je me suis forcée à bien m’habiller pour le public et j’ai porté une robe. Même si moi, je ne me trouve pas belle quand je suis en robe. C’est pour ça qu’au gala de l’ADISQ, j’ai décidé de mettre des jeans. C’était pas pour faire une controverse. Si tout le Québec me trouve laide, au moins, moi, je me trouvais belle. C’était mon moment. J’ai juste été fidèle à moi-même. »

Cette soirée avait pourtant si bien commencé : en plus de remporter le trophée  «révélation de l’année» et de chanter sur scène avec les Sœurs Boulay, elle a pu rencontrer, en coulisses, son idole de toujours, Céline Dion. Safia flottait littéralement sur un nuage lorsqu’elle est rentrée à l’hôtel ce soir-là. Mais en ouvrant son compte Twitter, c’est le choc. Parmi les éloges et les mots de félicitations, se glissent de trop nombreux messages haineux et autres insultes à son égard. Ça la ramène sur terre. Et pas à peu près.

SAFIA NOLIN selfie

« Les insultes venant des gars, c’était du mépris, du pur sexisme. Ils me traitaient de  grosse truie, de charrue.  Certains messages étaient violents: « Criss qu’elle est dégueux. Je la fourrais même pas avec un bâton ».  Quand ça venait des femmes, c’était plus vicieux. C’était sous forme de conseils. Comme une petite tape sur le poignet en disant « Hey! Tu fais pas bien ça être une fille!  Tu me fais honte ». Ce genre de commentaires, ça vient me chercher parce que dans notre société, les femmes ont une pression sociale pour être désirables. Les hommes sont pas satisfaits, car je ne suis pas désirable, alors que les filles, ça les choque parce que je m’en fous de pas être désirable. »

L’intimidation, les mots qui blessent, Safia a connu ça bien avant cette soirée. Après les attentats du 11 septembre 2001, elle n’a que 9 ans quand elle reçoit des menaces de mort. Elle se fait même dire de retourner dans son pays. Dans « ton pays »?

« Oui, parce qu’à ce moment-là, je  portais le nom de famille de mon père, un Algérien. À l’école, j’ai commencé à me faire écœurer parce que j’étais différente, parce que j’étais arabe, même si je suis née ici et que ma mère est Québécoise.»

Au moment d’aborder son enfance et son adolescence, Safia, souriante, lâche : «Je l’ai eu quand même rough. Mais là, ça va! »

Née à Québec, en 1992, elle ne cache pas son enfance dans un climat de pauvreté extrême.

SAFIA NOLIN ET SA SOEUR (Photo : Jeremy)

 

« Moi, j’ai grandi dans les marchés aux puces à vendre des contrefaçons, comme des faux vêtements Tommy Hilfiger. J’haïssais ça! J’haïs ça aller dans les marchés aux puces. Ça pue! C’était des longues journées de travail. J’avais entre 7 et 13 ans. Le côté positif, c’est que ça m’a appris les mathématiques et la business. »

Mais c’est avant tout la musique qui l’intéresse. Elle a déjà ses idoles : Céline Dion, les Backstreet Boys, les Spice Grils. « Je rêvais d’être musicienne, mais c’était surréel parce que je jouais d’aucun instrument ». En secondaire 3, elle arrête l’école et s’isole à la maison familiale.

« Ce que je faisais?  Je fumais des bats et je regardais la télé. Tu sais, une fois que tu droppes l’école, tes amis disparaissent. Je me suis ramassée seule pendant tellement longtemps. Mon album Limoilou parle de ça, de ne pas comprendre les relations amicales, les relations humaines à la base parce que j’en ai tellement manqué pendant longtemps. J’ai été cinq ans où j’avais aucun ami. J’étais seule tout le temps, de mon secondaire 3 jusqu’à Granby, en 2012. C’est long en esti! »


SAFIA NOLIN AU SECONDAIRE (Photo : Safia)

Pendant sa réclusion, Safia apprend à jouer de la guitare en regardant des vidéos « how to play guitar » sur YouTube. Elle s’inscrit au festival international de la Chanson de Granby en 2012 et, avec sa chanson L’igloo, remporte le Prix SOCAN de la chanson primée. La musique fait désormais partie de sa vie. Son folk mélancolique, les textes de ses chansons et son style personnalisé se font remarquer. Limoilou, son premier album, est lancé à l’automne 2015. La critique aime. Safia réussit aussi à se faire une place dans les oreilles des mélomanes.  

Dans la pochette de cet album, plusieurs remerciements, dont celui-ci : « Merci à Louis-José Houde, grâce à toi, je ne suis plus tout à fait lesbienne. »  Safia remarque les points d’interrogation dans ma face… « Tout le monde pensait que j’étais juste lesbienne, c’est pour ça que j’ai écrit ça! »

On ne peut avoir une plus belle entrée en matière pour aborder le sujet!

« À 18 ans, j’ai dit à ma mère que j’étais lesbienne. J’avais le sentiment qu’elle ne me croyait pas totalement. C’était pas un sentiment homophobe. Pour elle, c’était pas legit. Ça m’a full blessée. À un moment donné, j’ai commencé à pleurer et elle a senti que c’était vrai. Je me souviens pas d’en avoir parlé à ma sœur par contre. Elle est ma meilleure amie. Je sens pas que j’avais besoin de lui dire. On est de la même génération qui s’en fout ben raide de ça. J’espè-re qu’un jour, ça n’existera plus les coming out! »

Je lui rappelle son tweet du 25 janvier 2014 adressé à l’artiste derrière le hit Alors on danse : « @Stromae : je suis lesbienne et je veux ton pénis. » Elle s’esclaffe de rire en relisant son tweet.

« Je pensais vraiment que j’étais lesbienne. Je commence à réaliser que les étiquettes, pour moi, ça marche pas bien. Je suis un peu aux gars et un peu aux filles. Mais en ce moment, je suis très très aux filles. Mais ça se peut que, dans 10 ans, je sois avec un gars. Je veux pas me fermer à personne.  Mais en ce moment, je me vois crissement faire ma vie avec une fille plus qu’avec un gars! »

Et là, t’es en amour? « C’est bizarre qu’on en parle, car j’ai jamais été en amour avant, ever. J’ai jamais eu de relation amoureuse avant… maintenant! J’ai rencontré une fille à Paris. C’est la première fois que je tombe en amour. À date, je trouve ça nice. Les premiers jours, c’était horrible parce qu’elle habite loin. Mais je pense que notre lune de miel va durer vraiment longtemps parce qu’on se voit tellement pas souvent. Heureusement, on se parle tous les jours. Si elle était comptable, je lui dirais de lâcher sa job à Paris et de venir au Québec, mais elle est musicienne elle aussi.  Je la comprends parce que moi aussi j’aurais pas envie d’abandonner ma carrière de musicienne pour l’amour. »

La musique, c’est tout pour Safia qui a connu une année 2016 exceptionnelle. En plus d’avoir remporté  le volet québécois du prix Félix-Leclerc de la chanson, elle a performé sur plusieurs scènes. Elle a aussi lancé un nouvel album, Reprises Vol.1, revisitant des succès qu’elle adore comme D'amour ou d'amitié (Céline Dion),  C'est zéro (Julie Masse) et Entre l’ombre et la lumière qu’elle interprète avec Marie Carmen.

Pour clore l’année en beauté, Safia est partie deux semaines dans l’Ouest canadien pour une résidence d'écriture au prestigieux Banff Centre for Arts and Creativity. Ça lui a permis d’écrire du matériel pour environ la moitié d’un nouvel album qu’elle souhaite lancer en 2017.  Une année qui s’annonce tout autant prometteuse.

« Je suis heureuse maintenant. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Je suis tellement habituée qu’il y ait de la marde qui arrive tout le temps! Ça a été ça, mon pattern de vie. Donc, quand t’as des retours de balancier, t’as toujours peur que ça reparte. Là, on dirait que j’attends le moment où ça va chier. (rires) Je fais de l’anxiété généralisée.  Mais ça va tellement mieux qu’avant. Ma vie est tellement intense. Si ça va bien, c’est parce que je suis tellement dans le moment présent. J’anticipe jamais rien. »

 

Tous les spectacles à venir : safianolin.com

Les albums Limoilou et Reprises Vol.1 disponibles partout.