Retour dans le passé avec les Archives gaies du Québec

«Amazones d’aujourd’hui»

Louis Godbout
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Archive gaies

Il est parfois difficile, et même périlleux, d’écrire ou même de commenter l’histoire contemporaine (surtout quand on y a été mêlé), mais nous avons, comme communautés, si peu de succès d’un passé lointain à relater qu’il est légitime de se pencher sur nos récentes victoires, dont celle de l’union civile.


Il y a eu dans cette histoire récente de soi-disant militants qui étaient prêts à toutes les bassesses, voire même à toutes les trahisons pour ne pas créer de remous et ne pas brusquer les détenteurs du pouvoir. Ils croyaient pouvoir améliorer les choses peu à peu, en sous-main, quitte à sacrifier sur l’autel de leur hypocrisie quelques victimes (je parle ici des quatre veufs gais dont les droits à une pension furent indécemment contestés par le gouvernement). Pire encore, il y a eu des gais et des lesbiennes qui, occupant des postes importants en politique, menaient des combats d’arrière-garde alors que leurs collègues hétéros se montraient ouverts et courageux dans la lutte pour nous accorder l’égalité pleine et entière. Je sais qu’il n’est pas donné à tout le  monde  d’avoir la fougue d’un Svend Robinson ou la ténacité d’un Réal Ménard, mais j’ai souvent eu honte de la lâcheté de certains de nos «représentants» qui étaient tout sauf cela.
 
Heureusement, il y a toujours eu de fiers guerriers pour qui une cause juste n’est pas morcelable ou négociable, et qui refusent de se déshono-rer par de honteux compromis. Je dis fiers guerriers, mais je veux plutôt parler ici d’intrépides amazones : Irène Demczuk et les nombreuses lesbiennes et groupes de lesbiennes qui menèrent le combat pour la reconnaissance des conjoints de même sexe et de leurs enfants.
 
Les Archives gaies sont fières d’avoir été choisies par Mme Demczuk pour conserver un fonds considérable concernant son engagement dans plusieurs batailles épiques des trente dernières années. Dix boites de dossiers, de notes et de correspondance, d’articles de journaux et de mémoires, peut-être cela vous semble-t-il ennuyeux et même rébarbatif? Je promets pourtant à quiconque s’y plongera des émotions fortes : de l’indignation ou de la colère, en feuilletant d’innombrables coupures de presse relatant les propos ou moqueries homophobes qui se retrouvaient si souvent dans nos plus respectables quotidiens québécois, sous la plume de notaires, de médecins ou d’universitaires, une vieille «élite» farcie de préjugés et qui malheureusement est loin d’être caduque; une grande tristesse, qui vous fera monter les larmes aux yeux, en lisant des dépositions déchirantes présentées par des victimes lors des audiences publi-ques sur la discrimination et la violence à l'endroit des gais et des lesbiennes, en 1993; de l’admiration, face à un arsenal de mémoires proposant des arguments en faveur de nos droits, si bien organisés par Irène Demczuk, qui avait su fédérer autour d’elle et mettre à contribution tous les acteurs importants des milieux gais et lesbiens, que quiconque était de bonne foi ne pouvait que capituler devant des plaidoyers aussi éloquents; du rire, en découvrant dans la correspondance de nos héroïnes une fine satire à l’égard de leurs adversaires, bêtes noires médiatiques ou têtes de turc politiques; et enfin, une immense fierté, en lisant les témoignages des enfants de gais et de lesbiennes qui, en s’ouvrant le cœur lors de la commission parlementaire sur l’union civile en 2002, attirèrent une sympathie universelle qui mena à l’adoption d’une loi juste et équitable.
 
Tout cela illustre à merveille ce qui m’a toujours attiré vers l’histoire, un sentiment d’empathie et même de fraternité avec ceux qui se sont battus contre les préjugés, contre l’obscurantisme et contre toutes les injustices. Ce sont des paroles comme celles du mémoire d’Annick Gariépy, une enfant de famille homoparentale, qui me font vibrer : «...dans la lutte contre l'homophobie et l'intolérance, nous nous devons comme société d'être intransigeants, assidus et solidaires.»
 
J’adopte ces paroles comme devise, et j’espère que vous serez plusieurs à faire de même et à comprendre qu’en puisant dans son passé on se donne l’énergie et la force d’agir aujourd’hui. Irène Demczuk, comme tant d’autres lesbiennes qui ont œuvré pour l’union civile des couples de même sexe, reste aujourd’hui une grande source d’inspiration. 
  
Pour voir et entendre Irène Demczuk et d’autres actrices du combat pour la reconnaissance de nos unions, ne manquez pas de visionner l’excellent documentaire, La politique du cœur, de Nancy Nicol, disponible à la BAnQ et autres bibliothèques publiques et universitaires.