Les Mignons : l’amour c’est la guerre!

Les nouvelles liaisons dangereuses (partie 3)

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Jonathan n’a pas pris son café du matin et son esprit est encore englué dans les brumes du sommeil. C’est sur le mode pilote automatique qu’il prépare ses livres, sort de chez lui, verrouille la porte et descend l’escalier, ce qui explique qu’il ne porte aucune attention au piéton qui passe devant lui à ce moment précis. 

« Hey! On se connait, non? »
 
Jonathan se réveille un peu plus en se retournant vers celui qui vient de l’arrêter. «Possible. Ma mémoire autobiographique me joue des tours, des fois… Tu peux me rappeler d’où?»
 
Samuel éclate de rire et laisse voir par la même occasion un sourire aux dents d’un blanc éclatant. «Du Sky. Tu y étais l’autre fois, mon ami Daniel et moi on est allés danser avec ta gang. Tu te souviens, un petit blond au visage d’éphèbe?»
 
Jonathan sourcille, autant de l’information que du mot utilisé pour la présenter. «Un amateur de la Grèce Antique, peut-être?»
 
« J’ai surtout lu Euripide, Sophocle et Aristophane, mais ça m’a suffi à comprendre l’essentiel. » Un sifflement admiratif échappe à Jonathan. « Eh bin! C’est une drôle de rencontre à faire un lundi matin au hasard d’un trottoir… (Il toussote.) Parlant de coïncidence, en veux-tu une autre? Ton ami Daniel est chez moi en ce moment. Je lui permets de crécher le temps de sa visite de Montréal. Tu veux monter le voir? »
 
Samuel accepte avec joie l’invitation, et Jonathan décide avec tout autant d’en-thousiasme de manquer son cours de l’avant-midi. Daniel pince les lèvres quelques secondes en voyant son ami Samuel suivre son hôte dans l’appartement. Il peine à croire que la chance soit la seule responsable d’une rencontre aussi improbable, mais après un bout de temps il réalise le ridicule de sa suspicion et l’écarte du revers de l’esprit. Pour quelle raison son plus vieil ami et son plus récent comploteraient-ils contre lui? Daniel devient aussitôt bavard comme une pie et raconte avec une avalanche de détails toutes les activités qu’il a faites avec Jonathan depuis qu’il le connait. «Et tu ne m’as pas invité? lance Samuel en faisant la moue. Je suis déçu!»
 
«Désolé, mais c’est lui qu’il faut blâmer, il ne me laisse pas une seconde de répit! s’amuse Daniel en pointant Jonathan. Et puis, tu n’as pas pris de mes nouvelles non plus.»
 
«J’avoue que j’ai été aussi débordé que toi. Moi aussi, j’ai eu la chance de tomber sur un Montréalais sympathique qui est trop heureux de me faire découvrir la ville. Si ça t’intéresse, je lui parlerai de toi et ça lui fera probablement plaisir de te rencontrer. Encore plus après t’avoir stalké.»
 
Daniel tire la langue. «Tant qu’il est capable de m’apprécier pour autre chose que ma jeunesse et ma beauté.»
 
«Ne t’inquiète pas, il est tout sauf superficiel. Et puis… tu n’es pas si beau.» Samuel lui adresse un clin d’œil espiègle.
 
À son départ, Jonathan demande à Daniel : «Tu sais quel genre de gars Samuel aime?» «Le genre de gars qui n’est pas le mentor de son meilleur ami. Allez, essaie d’éviter de compliquer les choses.»
 
Après un rapide détour par le Tim Hortons, Samuel retourne voir Jean-Benoît qui a congé de cours le lundi. C’est Louise qui lui ouvre, et elle le regarde d’un œil sévère par-dessus sa boite de beignes. «Tu dois être le nouvel ami de Jean-Benoît?»
 
«Dans le mille, ma p’tite madame.»
 
Louise l’aide à se débarrasser des trois cafés qu’il leur a pris. Malgré ses cadeaux, elle le trouve affecté et froid – tout l’opposé du petit Daniel. Jean-Benoît et Samuel passent la journée en balades, ayant déjà dépassé leur budget du mois lors de leurs précédentes escapades au centre-ville. Samuel raconte à Jean-Benoît les quelques instants qu’il a passés chez Jonathan, et son ami se contente d’hocher la tête d’un air intéressé mais incertain. Il l’interroge sur ce qu’il devrait faire ensuite pour se rapprocher de Jonathan, et Jean-Benoît lui répond : « Attendre. »
 
Son impatience lui fait détester ce conseil, mais le soir même il en comprend la valeur quand Daniel lui écrit pour lui rappeler sa promesse de lui présenter son hôte. Dans un premier temps, il songe à inviter Jonathan aussi, puis il se dit que Jean-Benoît lui recommanderait surement de ne pas presser les choses et donc il n’ajoute rien.
 
Daniel est surpris de voir qu’il connait déjà l’appartement dans lequel Samuel l’a invité. Louise, en lui ouvrant la porte, lui saute aux joues pour mieux l’embrasser. «Tu reviens pour me faire des confidences, c’est ça?»
 
Il est en train d’essayer de se justifier quand Jean-Benoît et Samuel sortent de leur chambre. Ils y retournent en s’exclamant tous trois sur le hasard qui fait bien les choses. Daniel connait déjà Jean-Benoît, mais il lui découvre ce soir-là une profondeur qu’il n’aurait pas soupçonnée. D’abord simple spectateur des échanges enflammés entre Jean-Benoît et Samuel, il finit par s’y intégrer de plus en plus, et par attirer de plus en plus souvent le regard de leur hôte. Chaque fois il se sent transpercé d’un bord à l’autre par ses yeux : même s’ils n’ont pas la couleur préférée de Daniel, la vivacité des expressions faciales de leur porteur compense tout à fait. Il n’en faut pas plus pour qu’il tombe sous le charme de l’étudiant en génie.
 
Mais à voir la façon dont Samuel rit à tout ce que Jean-Benoît dit, la manière dont il le pique et se laisse piquer, Daniel se dit que son ami doit en être amoureux tout comme lui. Quand Samuel lui demande par texto, ce soir-là, comment il l’a trouvé, Daniel lui écrit : «Il est chouette.» Et Samuel sent la jalousie s’emparer de lui à deviner ce que peut cacher une telle dissimulation.