La chronique du Conseil québécois LGBT

Sexer l’éducation

Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boisvert

J’ai un travail souvent redondant. J’écris des courriels qui disent «avez-vous pensé aux LGBT?». Je prends la parole dans des consultations pour dire «avez-vous pensé aux LGBT?». Dans des meetings sur les LGBT, je dis «avez-vous pensé aux QAI2S+?» Personne ne peut m’accuser d’être incohérente: j’ai une liste de personnes à ne pas oublier, que je n’ai pas encore tatouée sur mon cœur mais presque (quoique, au rythme où change notre vocabulaire, je devrais peut-être mieux de trouver une alternative moins permanente.)

Pour inaugurer la nouvelle année, j’ai rouvert tous nos dossiers en espérant trouver une nouvelle question à répéter, histoire de changer de disque. J’ai regardé les revendications des différents groupes et des militant.e.s autour de moi, et songé aux dossiers pour lesquels le gouvernement nous consulte. Et comme «toute est dans toute», pour citer les grand.e.s philosophes de ma génération, ça n’a pas été trop dur de voir un fil conducteur: si on nous éduquait, dès l’enfance, à admirer et à célébrer la diversité des corps et des amours, je pense que la moitié de mes dossiers disparaîtraient… Quoique, dans cet univers alternatif, peut-être qu’une éducation non-genrée, diversifiée et «empowering» mènerait à la radicalisation d’une faction d’adolescent.e.s dont les parents catho-traditionalistes dénonceraient une dérive du «politically correct», poussant les jeunes à y répondre avec violence? On ne le saura pas de sitôt.
 
Vous le saviez peut-être déjà: le cours d’éducation à la sexualité est en «période de probation» actuellement au Québec. Il y a un projet-pilote dans une quinzaine d’écoles, et normalement le programme sera étendu à toute la province cet automne. Je pense que tout le monde a hâte qu’il y ait de l’éducation à la sexualité à nouveau dans les écoles - quoique, le cours de F.P.S que j’ai eu dans mon adolescence, c’était loin d’être idéal - mais tout le monde a aussi des critiques à offrir vis à vis des contenus proposés.
 
Si on jette un coup d’oeil aux apprentissages prévus (dont les résumés sont publics d’ailleurs, sur le site du Ministère de l’Éducation), on comprend qu’il s’agit surtout de permettre aux enfants d’apprivoiser leurs corps, en premier lieu, puis de comprendre l’aspect d’abord «reproducteur» de la sexualité. On parle aussi de puberté, d’expressions de l’identité, de vie affective et, plus tard, devie amoureuse et même d’agressions sexuelles et de consentement. 
 
J’étais vraiment contente de lire ça, de voir que le Ministère voit ces apprentissages comme importants - surtout en ce qui concerne le consentement. Sauf que mon bémol principal c’est celui-ci: tout, dans ce programme, est divisé en “garçon ou fille”. Enfin, presque tout. Le «corps de garçon» et le «corps de fille» et leur description. Les «modes d’expression» des filles et des garçons. «S’affirmer en tant que fille ou garçon». Oui, il y a des modules à propos des stéréotypes sexuels, mais on y arrive plutôt tard. Et comment déconstruire des stéréotypes à un certain stade lorsque nos enseignant.e.s les ont préalablement encouragés? 
 
Enseigner cette «différenciation des corps» à des enfants, c’est risquer d’avoir un.e enfant intersexe très angoissé.e dans une classe, s’ille a l’impression d’être seul.e au monde, d’être anormal.e (alors que, rappelons-le, un corps intersexe est justement tout à fait normal). C’est risquer de faire en sorte que les enfants qui ont envie d'être créatif.ve.s avec le genre soient ridiculisé.e.s alors qu’illes devraient pouvoir explorer autant qu’illes veulent. 
 
On dit devoir “sexer” l’éducation pour donner des outils aux enfants, afin qu’illes développent un “soi” fort. Mais en réa-lité, ce qu’on leur donne comme outils, ce sont des façons de gérer les attentes des adultes, donc de renforcer leurs idées reçues. Si on refait le programme d’éducation sexuelle (parce qu’on ne risque pas de faire ça à chaque décennie, je pense), il faut le refaire pour le monde de demain, avec des idées innovatrices, rassembleuses mais surtout inclusives. Et la séparation gars/fille… ça fait un peu 1990 plutôt, non?
 
Quant à ma prochaine question récurrente, je serai fort heureuse de l’intégrer, mais finalement elle sera plutôt vieux jeu: «Mais est-ce que quelqu’un a pensé aux enfants?»
 


 

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Marie-Pier Boisvert

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Publié le 25 janvier 2017

par Marie-Pier Boisvert