Clinique médicale l’Actuel

Toujours en développement après 33 ans d’opération

André-Constantin Passiour
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clinique actuel

À Montréal, la Clinique médicale l’Actuel est l’un des phares des soins pour les personnes séropositives et ce, depuis 1984. Traitements du VIH/sida, des ITSS (infections transmissibles par le sexe et par le sang), des hépatites et surtout de l’hépatite C, participation à des études cliniques sur des médicaments, etc. Cette clinique, avec le temps, a développé des stratégies et des mécanismes pour soigner les patients de manière optimum. Son président et fondateur, le Dr Réjean Thomas, s’atèle à cette tâche depuis l’ouverture de l’Actuel. Infatigable, il a toujours milité pour plus de soins et des campagnes de prévention pour éviter les contaminations. Ce que reconnaît d’ailleurs autant le corps médical que la société avec plusieurs distinctions honorifiques. Cet Acadien d’origine recevait, en décembre dernier, la médaille de commandeur de l’Ordre de Montréal… Voici donc l’entretien que le Dr Réjean Thomas nous a accordé quelques jours après Noël…

Avec 33 ans d’existence, où en est à présent la clinique médicale l’Actuel ?
Trente-trois ans plus tard … l’Actuel va très bien. Souvenez-vous, lors de l’explosion du VIH, ce n’était pas évident! Les gais n’avaient accès à aucun service et les personnes séropositives étaient plus souvent qu’autrement refusées dans les hôpitaux ou par les médecins. C’est ça l’Actuel. C’est ce qu’a fait l’Actuel : recevoir les patients dans la dignité. L’approche que nous avons développée s’est inscrite dans un modèle humaniste.
 
Si le travail des médecins et des professionnels de la santé est important, celui des téléphonistes et des réceptionnistes l’est tout autant. L’accueil des patients, l’écoute, la gentillesse et la compréhension sont des valeurs fondamentales à l’Actuel. Nous savons qu’il est parfois difficile pour les patients de prendre rendez-vous ou de se présenter à la clinique. Le personnel met tout en œuvre pour être le plus rassurant et le plus accueillant possible. C’est aussi cela, l’Actuel. Notre expertise, notre modèle holistique de prise en charge globale – le patient dans son intégralité, y compris son environnement social en lui offrant tous les soins et les services sur place (médecins spécialistes, psychothérapeute, chiropraticien, laboratoire, pharmacie, entre autres). Ce modèle a été exporté dans bien des pays (notamment en Argentine, en Italie, en Russie). Puis, d’autres villes canadiennes ont repris notre modèle, notamment Toronto et Vancouver.
 
L’Actuel jouit d’une crédibilité et d’une notoriété internationale. C’est rare qu’une clinique médicale soit reconnue à ce point dans le monde. Et ça ne s'est pas fait en deux minutes. Ça fait 33 ans. Les médecins et tous les autres professionnels qui travaillent à la clinique sont fiers de sa réussite. Aujourd’hui, nous avons près de 60,000 visites par an. Cela reflète l’importance de la clinique et la qualité de son approche. Nous avons été visionnaires, en intégrant le dépistage, la PEP et la PrEP dans nos interventions de prévention ainsi que la mise sous traitement rapidement des personnes vivant avec le VIH. La clef d’une prise en charge efficace, c’est l’approche globale et multidisciplinaire!
 
Parlez-nous un peu du vent de fraîcheur qui souffle sur l’Actuel avec les nouveaux médecins ? Comment voient-ils le VIH en 2017 et est-ce que leur vision est la même que celle des docteurs plus âgés ? Comment s’intègrent-ils au milieu du VIH et des ITSS ?
Tout d’abord, je dois dire que c’est tellement stimulant de constater qu’autant de jeunes médecins veulent venir travailler à l’Actuel. Ils n’ont certainement pas la même vision du VIH que nous, médecins de la première heure, qui avons été confrontés à une absence de médicaments et à l’impossibilité de guérir. Ils n’ont pas été à des salons funéraires à répétition. Ils arrivent à une époque où le VIH est considéré comme une maladie chronique. C’est toute une différence.
 
À l’Actuel, nous avons développé un secteur de formation continue. Nous avons en moyenne une à deux présentations scientifiques ou médicales par semaine sur le VIH, les hépatites et les ITSS. Les jeunes médecins sont formés et nous leur offrons tout le soutien possible dans la prise en charge progressive de personnes vivant avec le VIH. Par ailleurs, ils nous apprennent beaucoup. Ils amènent de nouvelles façons de faire qu’ils ont mises en pratique pendant leur résidence en ce qui a trait à la logistique des rendez-vous, par exemple. En résumé, ils apportent leur dynamisme et nous, notre expertise. C’est un match parfait qui permet à la clinique de progresser et d’offrir aux patients des services toujours meilleurs. Les nouveaux médecins sont heureux et fiers de travailler à l’actuel. Et nous aussi! De plus, beaucoup de jeunes patients aiment se faire soigner par de jeunes médecins. Ils font partie de la même génération, se sentent entendus et compris.
 
Avec presque 1500 personnes sur la PrEP, l’Actuel semble à l’avant-garde du traitement préventif VIH au Canada et même en Amérique du Nord. Qu’est-ce que cela signifie pour la clinique en termes de stratégies et de suivi ? Et est-ce que les patients suivent bien leurs traitements ?
Nous avons la plus importante cohorte de PrEP au monde après celle de San Francisco. Il y a quelques mois, nous avions à l’Actuel plus de patients sous PrEP que dans la France entière! La PrEP est une avancée indéniable vers une approche globale en prévention. À l’Actuel, nous prescrivons la PrEP depuis 2011, d’abord pour les couples serodiscordants puis, de façon très active depuis 2013 auprès des hommes gais.
 
Nous avons développé un protocole de suivi des personnes sous PrEP. Nous les voyons tous les trois mois pour effectuer un bilan sanguin et des tests de dépistage des ITSS. Nous évaluons leur adhérence au traitement. Nous posons également des questions sur les situations de risque face au VIH qu’ils ont vécues dans les trois derniers mois. Ce suivi étroit amène un counseling fréquent qui permet d’inviter les patients à encourager leurs partenaires à se faire dépister; de leur rappeler que la PrEP ne protège pas contre les autres ITSS.
 
Nos patients sont adhérents grâce à ce suivi. Mais il faut souligner que le suivi adéquat de la PrEP qui permet d’arriver à des résultats efficaces demande beaucoup de temps infirmier, donc de ressources. J’espère et j’ai confiance que le nombre de cas de VIH va diminuer cette année grâce à la PrEP, comme on l’a vu dans de grandes cliniques ITSS, notamment à Londres. Cette stratégie qui permettrait l’éradication du VIH à terme devrait être une responsabilité partagée avec la Santé publique.
 
Si la PrEP est de plus en plus connue dans la communauté gaie, peut-on en dire autant de la PPE ? Est-ce que celle-ci est encore prescrite ou est-ce que l’utilisation de la PrEP a fait baisser le recours à la PPE ?
L’Actuel a été un précurseur dans ce sens .Nous prescrivons la PPE depuis 2000. Les outils de prévention biomédicale comme la PrEP et la PPE sont connus de plus en plus dans la communauté gaie. L’Actuel a fait de nombreuses publicités dans Fugues pour faire connaître ces moyens très efficaces. Malheureusement, ils ne sont pas accessibles partout au Québec, ce qui cause un grave problème. En dehors des grands centres, la prévention pré et post exposition est moins connue. Il y a, là encore, un travail d’information et de sensibilisation qui se doit d’être développé. De nombreux patients viennent parfois de loin pour avoir accès à ces traitements de prévention. Et il y a encore beaucoup de préjugés face aux personnes qui les utilisent, notamment la PrEP.
 
En termes d’utilisation de PPE et de PrEP, on ne peut pas dire que l’un des traitements a remplacé l’autre. À l’Actuel, la PPE n’a certainement pas baissé puisque nous en prescrivons une centaine chaque mois. Il y aurait même tendance à l’augmentation. Nous recommandons aux patients qui se présentent à plusieurs reprises pour des PPE de prendre la PrEP. L’utilisation de la PrEP est, quant à elle, en constante augmentation. Néanmoins, elle demeure sous-utilisée. Je réitère que la formation sur ces moyens biomédicaux est essentielle et doit être diffusée à travers la province.
 
On parle beaucoup du «chemsex» (utilisation de drogues en ayant des relations sexuelles entre hommes), surtout aux USA et en Europe, est-ce que le phénomène devient inquiétant ici même à Montréal et est-ce qu’on a vu des cas aussi désespérés à l’Actuel comme il en existe ailleurs ?
En fait le paysage des rencontres sexuelles entre hommes a changé ces dernières années. Dans les quelques dernières années, les nouvelles technologies en ligne – Internet et les applications de réseautage, le wifi, les téléphones cellulaires –  ont changé les rencontres sexuelles au sein des communautés gaies, facilitant d’autant les relations sexuelles occasionnelles et anonymes ainsi qu’augmentant le nombre de partenaires potentiels. Ces modes de rencontre virtuels véhiculent de nombreux messages sur la pratique du «chemsex». Le terme «chemsex» est apparu au Royaume-Uni pour décrire les relations sexuelles en faisant usage de drogues psychoactives. Les drogues les plus couramment utilisées sont habituellement le GHB et le Crystal Meth dans des circonstances où le sexe est l'objectif principal. Au Canada des études ont montré que l’usage de ces drogues à des fins sexuelles est étroitement lié aux communautés et aux relations. L'usage de drogues crée un sentiment de rapport instantané avec des partenaires et d'excitation intense et soutenue, ce qui sous-entend que, sans ces drogues, les hommes ont du mal à communiquer avec leurs partenaires sexuels. D’ailleurs, dans ces études, des hommes soulignent des sentiments de faible estime de soi, d'homophobie intériorisée et de stigmatisation reliée au VIH que l’usage de drogue vient dissiper. En dépit de progrès considérables au plan thérapeutique préventif et curatif, les taux de transmission du VIH et des ITSS restent cons-tants. Dans ce contexte en évolution, le «chemsex» représente un sérieux danger pour des éclosions potentielles de transmission du VIH compte tenu du nombre important de partenaires et de l’absence du condom. Et la situation est très préoccupante à Montréal pour nos patients VIH – et VIH +. Il devrait s’agir d’une urgence de la Santé publique. Malheureusement, trop peu est fait à mon avis.
 
Quel est l’objectif de la «Clinique juridique La 1ère Ligne» ? Si on a créé une telle ressource c’est parce que celle-ci devient nécessaire, non ?
La COCQ-Sida offre depuis une dizaine d’années des services juridiques à des personnes vivant avec le VIH car ils sont essentiels depuis toujours.La question de fond est de se demander pourquoi sont-ils encore nécessaires? Pourquoi en a-t-on autant besoin ? Nous avons gagné de grandes batailles pour les droits de la communauté gaie et d’autres contre la discrimination liée au VIH. Mais la problématique demeure. Il ne se passe pas une semaine sans que des patients nous informent d’actes de discrimination ou de stigmatisation liés à leur statut séropositif que ce soit dans leur milieu de travail, dans l’accès aux soins ou à d’autres services sociaux. Il y a encore un travail énorme de sensibilisation et d’information à faire sur le VIH. C’est pourquoi la Fondation l’Actuel, en collaboration avec le Centre communautaire juridique de Montréal (CCJM), a décidé de mettre leurs efforts en commun afin d’offrir des services juridiques pour protéger les droits des personnes vivant avec le VIH. Ces services juridiques s’intègrent dans l’approche globale que nous offrons à nos patients depuis plus de 30 ans. Toutes les personnes qui souhaitent bénéficier de ce service peuvent prendre rendez-vous avec l’avocat du CCJM en appelant à la clinique l’Actuel. La lutte contre la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH devrait être un défi de société, pas seulement de la communauté gaie ni des personnes vivant avec le VIH.
 
Comment voit-on l’avenir pour l’Actuel ?
L’avenir? L’avenir, c’est l’espoir et c’est l’évolution, le changement. Le monde déteste le changement, c’est pourtant la seule chose qui lui a permis de progresser, disait d’ailleurs Charles F. Kettering. Je vois l’avenir prometteur. Lorsque je prendrai ma retraite, ce qui n’est pas prévu, soyez rassurés, j’espère que des jeunes médecins – la relève – embarqueront dans la gestion administrative. C’est une tâche ingrate mais essentielle si l’on veut continuer à optimiser la prise en charge des patients. Et les médecins sont bien placés pour le faire. Je n’aimerais pas qu’un jour l’Actuel appartienne uniquement à des hommes d’affaires, et ce, pour éviter que l’Actuel perde son humanisme.