Le Village a 35 ans

Paul Mathieu, un témoin de la première heure…

André-Constantin Passiour
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SDC février

Si on se fie, comme plusieurs, au point de repère de 1982 en tant que période où il y a eu une masse critique d’établissements sur la rue Sainte-Catherine Est pour attirer une clientèle gaie alors cela signifie que le «Village gai» célèbrera bel et bien 35 ans d’existence en 2017 !

Évidemment, tout est relatif puisque Priape était ouvert depuis plusieurs années au moment où l’on décide d’appeler cela le «Village de l’Est», une réminiscence du fameux «East Village» de New York. Des bars comme La Boîte en haut (d’Yvon Jussaume), le Max (fondé par Paul Haince, maintenant le sauna GI Joe), Le K.O.X. (de Bruce E. Horlin), Les 2R (dans ce qui était l’ex-Complexe Bourbon), la Taverne Amherst (aujourd’hui l’Aigle Noir), entre autres, jalonnaient la rue Sainte-Catherine Est. Les commerces jusqu’alors placardés faisaient peaux neuves et laissaient leurs places aux restos, cafés, bars, ainsi de suite. Paul Mathieu, témoin de cette époque, maintenant gérant de la brasserie urbaine Rebel (dans le complexe Sky) depuis quatre ans, a vu croître ce secteur en y résidant ou en y travaillant ou les deux à la fois...
 
D’abord comme chanteur au moment où le Club Date présentait des shows puis en tant que gérant, Paul Mathieu a œuvré au sein de cet établissement durant 17 ans en tout. Ensuite, il a été cinq ans au Théâtre National lorsque les propriétaires de Priape ont vendu l’institution qui était devenue un cinéma porno gai pendant quelques années. Sur une période de cinq ans, entre 1988 et 1992, Paul Mathieu a chanté au piano bar L’Escorte, sur Amherst près de Robin (l’actuel resto Uchi). 
 
«À ce moment-là, dans les années 1980, les gais n’étaient pas encore définitivement installés dans le Village. Ils sortaient dans le centre-ville, sur Saint-Laurent ou même sur le Plateau. C’étaient des ‘’îlots’’ où l’on retrouvait une clientèle gaie. […] L’Entre-Peau (l’actuel Cabaret Mado) a contribué, par exemple, à attirer une clientèle qui aimait les travestis, on n’appelait pas ça des ‘’drag queens’’ à l’époque. Donc, cela a contribué à faire du Village un lieu de plus en plus fréquenté», évoque Paul Mathieu, un natif de la Beauce.
 
Des commerces et bars tels que Physotech, Campus, les premiers Sky et Unity y ouvrent leurs portes. Le bar Stock aura pignon sur rue à l’ancien Pont de Paris (un bar de lesbiennes), situé sur Saint-André au sud de Sainte-Catherine. «Mais le véritable boom sera dans les années 1990 lorsque Divers/Cité organise ses défilés de la Fierté qui descendaient la rue Saint-Denis, puis les gens finissaient la fête dans le Village. La rue était alors fermée à la circulation automobile pour une seule journée et les propriétaires y installaient des terrasses d’un jour ! Il faut se rappeler qu’il n’y avait pas de SDC [Société de développement commercial] et que l’ACPV [Association des commerçants et professionnels du Village] ne sera créée [par Paul Haince) que quelques années plus tard. Cela dynamisa le secteur, il y eut toute une effervescence. Ce sont les évènements qui entraineront encore plus les gens dans le quartier et, par conséquent, l’ouverture de commerces…», de spécifier Paul Mathieu.
 
Pour la petite histoire, l’ACPV, de 1999 à 2003, était un regroupement de commerçants sur une base volontaire et y contribuait financièrement les commerçants qui le voulaient. Bien entendu, ce type de regroupement volontaire ne bénéficiait d’aucune subvention… D’où sa disparition en 2003, faute de financement stable.  
 
Quant à la SDC du Village, elle prend son envol à l’automne de 2005, soit à la veille des premiers Outgames mondiaux de 2006… L’été des Outgames, la rue Sainte-Catherine sera fermée à la circulation automobile durant douze jours pour permettre aux athlètes, accompagnateurs et touristes de déambuler dans la rue dans une ambiance des plus festives, avec terrasses, spectacles, etc.  Ce fut la toute première piétonisation, qui sera le prélude à Aires Libres quelques années plus tard. 
 
«L’ambiance y fut tout simplement extraordinaire et magnifique», se remémore Paul Mathieu. L’artiste Zilon avait même créé un visuel tout spécialement pour cet été 2006, qui avait été reproduit à de multiples exemplaires sur des colonnes tout le long de la section piétonne du Village.
 
«On entend souvent les gens d’une certaine génération dire qu’avant c’était comme-ci, dans le temps le Village était comme ça… Non, il faut arrêter de regarder vers le passé et il faut voir l’avenir, commente Paul Mathieu. Le Village s’est transformé parce que les gais s’acceptent plus aujourd’hui et sont, heureusement, plus acceptés par la société, donc ils n’ont plus besoin autant qu’avant de se regrouper dans le quartier. Il y a aussi tout le phénomène de Grindr et autres moyens [électroniques] de rencontres entre hommes. Avant, cela n’existait pas, il fallait sortir dans les bars et les discothèques pour rencontrer d’autres gars. Aujourd’hui, on peut rechercher un gars et lui dire de venir à la maison. On n’a plus besoin d’aller dans un bar pour la «cruise». Le Village a donc en partie perdu cette vocation-là. Mais il est devenu un quartier de la métropole qui, l’été, attire les touristes, américains et européens, qui débarquent en ville et veulent venir voir ce quartier avec les Boules roses! »
 
Paul Mathieu encense d’ailleurs le travail de Denis Brossard et de Bernard Plante, respectivement président du conseil d’administration et le directeur général de SDC du Village et leurs efforts pour embellir le quartier et créer l’événement estival Aires Libres, alors que la rue Sainte-Catherine Est se transpose en une aire piétonnière et festive avec des terrasses et des activités…«La SDC fait un travail extraordinaire pour créer un environnement propice pour que le Village soit plus dynamique et plus accueillant pour sa clientèle et pour les nouveaux investisseurs», dit-il. 
 
«C’est ça aussi le Village de nos jours, il y a toute sorte de monde, pas uniquement les LGBT. Mais tout ce monde se rencontre ici dans une belle harmonie d’ouverture. Il y a aussi des projets intéressants comme celui qui remplacera prochainement le Complexe Bourbon, cela amènera des nouveaux résidants qui vont manger dans les restos du coin, qui vont magasiner dans les boutiques, etc. Cela ouvre la porte pour attirer plus de commerces de détail. Je me rappelle la très belle boutique d’objets de décoration (et de design) qui s’appelait Adémar Zog. Il nous en faudrait ici pour qu’il y ait plus de variétés…», pense-t-il.
 
«Il faut que le maire Denis Coderre baisse les taxes commerciales pour donner une chance aux jeunes entrepreneurs d’ouvrir de nouveaux commerces avec de nouvelles idées, avec des innovations pour que cela bouge plus dans le secteur et qu’on puisse rénover les commerces. Les propriétaires des édifices commerciaux aussi ont leur part à faire en baissant un peu les loyers. Tout cela contribuerait à améliorer la rue Sainte-Catherine. Regardez le nouveau bistro Renard qui a ouvert récemment devant le métro Beaudry, c’est beau, c’est nouveau, ça attire une clientèle qu’on ne voyait pas avant ici. Mais il nous en faut plus des jeunes comme ceux-là (Isabelle et Marc-Antoine) qui ont ouvert ce bar. Il faut que chaque commerçant essaie de s’améliorer aussi. C’est comme ça qu’il y aura du renouveau», insiste M. Mathieu.
 
«Il faut saluer les gens qui ont contribué au Village et qui, aujourd’hui, font des améliorations et des activités pour que le secteur puisse encore grandir. Il y a les Michel Gadoury du Stud, des gens comme Paul Haince (de l’ancien Max et du Festival des arts), Luc Généreux et Michel Dorion du Cocktail, Denis Brossard et Mado du Cabaret, Jocelyn Roy de l’Aigle Noir, Danny Jobin qui a repris le Club Date après le décès de Richard Bureau, Marc-Antoine Coulombe et Isabelle Corriveau du Renard, Peter Sergakis qui a ouvert le Jersey Saloon (pour ceux qui aiment la musique country), sans oublier quelqu’un comme Normand Chamberland qui avait ouvert le Drugstore et le Complexe Bourbon, ou encore François Tousignant qui avait, entre autres, le premier Sky avant que P. Sergakis en devienne le propriétaire… Et il y en a plusieurs autres aussi qu’il faut remercier…», de conclure Paul Mathieu.