Au-delà du cliché — questions d’identité

Quand l’étiquette LGBTQ nuit aux artistes

Samuel Larochelle
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Samuel LAROCHELLE

Janvier dernier, je suis à la Bibliothèque nationale pour un banal renouvellement d’abonnement. Lorsque le commis entre mon nom dans son système, il réalise que je suis un écrivain et que mes romans sont disponibles sur les rayons. Curieux, il analyse les – seuls – mots clés qui leur sont associés : « lgbt », « homophobie », « homosexualité », « gai » et « relation à distance ». N’en croyant pas mes oreilles, je suis outré que mes créations soient si mal résumées et ghettoïsées avec tant de maladresse, comme beaucoup trop de livres, de films, de pièces et de téléséries. 


Je doute de la pertinence de la classification des œuvres lgbtq depuis que j’ai compris que je suis gai, mais mon malaise a explosé en 2013, quand j’ai publié mon premier roman : l’histoire d’un jeune photographe gaspésien nouvellement arrivé à Montréal, qui investit ses énergies à dater, à vivre ses premières expériences, à chercher l’amour, à se questionner sur l’être humain qu’il veut devenir et à traverser le deuil de son père. Jamais il ne s’interroge sur son orientation sexuelle. Jamais il ne tombe dans les revendications lgbtq. Le fait qu’il soit homosexuel est en soit une marque d’originalité mineure, mais pas la base du roman, qui se démarque bien plus par la personna-lité du personnage. La preuve, les lecteurs du roman m’ont confir-mé avoir été touchés et divertis par ses histoires, en ayant le sentiment de revivre leurs premières fois, leurs questionne-ments, leurs grandes joies et les humiliations du dating, peu importe qu’ils préfèrent les hommes ou les femmes. 
 
Bien entendu, une personne lgbtq peut se retrouver davantage dans les histoires mettant en scène un personnage ayant les mêmes préférences qu’elle et apprécier l’existence d’une section lgbtq en librairies/bi-bliothèques pour les trouver plus facile- ment. Mais les romans eux-mêmes ne doivent surtout pas se limiter à ces sections, car cela signifierait qu’ils peuvent captiver seulement les lecteurs lgbtq ou ceux qui s’intéressent à cette littérature dite « marginale ». Et s’il vous plait, que plus personne n’ose résumer une histoire avec des mots-clés bêtement choisis qui représentent à peine 15 % de son âme!
 
Malheureusement, les médias sont souvent complices de cette classification superficielle. Un ami écrivain s’est déjà fait répondre par la recherchiste d’une émission culturelle que l’équipe avait beaucoup aimé son nouveau roman, mais qu’ils ne pouvaient pas l’inviter pour en parler en ondes, puisqu’ils avaient déjà reçu l’auteur d’une histoire mettant en scène un personnage principal gai la semaine précédente. Comme si l’homosexualité de leurs personnages prenait le pas sur TOUS les thèmes de leurs œuvres et que les auditeurs ne pouvaient pas écouter des entrevues portant sur des projets diamétralement opposés, qui ont un aspect en commun. Si on suivait cette logique malhabile, il y aurait donc de la littérature hétérosexuelle et il faudrait en limiter la promotion avec le même esprit de bottine!
 
N’allez surtout pas croire que je veuille cacher les caractéristiques lgbtq sous le tapis. Je crois plutôt que nous devons apprendre à faire la différence entre des œuvres ayant un/des personnage(s) lgbtq, des thématiques directement branchées sur les questions lgbtq et des artistes lgbtq qui s’expriment sur une multitude de sujets. Voyez-vous, ce n’est pas parce que Xavier Dolan est ouvertement gai que son travail est automatiquement à caractère lgbtq, comme ce n’est pas parce que Jean-Marc Vallée a réalisé C.R.A.Z.Y et Dallas Buyers Club qu’il est moins hétéro. Toutefois, le terme lgbtq me semble convenir beaucoup plus facilement à Brokeback Mountain (l’amour impossible entre deux hommes dans un contexte homophobe, quoique l’amour impossible est un thème universel), Moonlight (la difficulté d’être un jeune afro-américain gai, voire tout simplement différent, dans un quartier dur), Milk (l’ascension politique et les batailles lgbtq d’un politicien gai) ou The Danish Girl (l’évolution émotive et physique de la première personne trans à subir la grande opération). Mais à l’inverse, la série Six Feet Under a-t-elle déjà été considérée lgbtq parce que l’un de ses personnages principaux, David, était gai? Et Unité 9 mérite-elle le titre généralisant « d’émission lgbtq » parce qu’elle met en lumière des personnages gais (Jeanne, Shandy, Normand Despins) et une trans (l’ancienne infirmière)? Poser la question, c’est y répondre…
 
Il suffit de s’arrêter un instant pour constater que certaines œuvres sont étiquetées « lgbtq » à tort, que les médias et les institutions culturelles généralisent à outrance et que plusieurs artistes souffrent d’avoir été marginalisés, parce que leur travail est supposément destiné à un public niché.