OÙ SONT LES LESBIENNES : L’ACTU AU FÉMININ

Manifestations du féminin (et du masculin)

Julie Vaillancourt
Commentaires
Julie Vaillancourt

À l’occasion de la Journée internationale de la femme du 8 mars, il me semble pertinent de célébrer la gent féminine, à travers ses implications, ses manifestations et ses prises de paroles qu’elles soient sur papier ou dans la rue.    


Le 21 janvier dernier avait lieu la Women’s March, manifestation internationale anti-Donald Trump. Bien que ses assises furent basées à Washington, plusieurs villes à travers le monde emboîtèrent le pas, désirant protéger les législations entourant divers droits humains, à commencer par ceux des femmes, des LGBT, des minorités raciales, sans oublier les réformes entourant l’immigration, les services de santé, l’environnement, etc. Cette journée de manifestations, parmi les plus importantes de la décennie dans l’histoire (américaine), fut nommée Women’s March notamment en raison des propos et positions misogynes de Trump,  qui, la veille, procédait à son inauguration en tant que 45e président des États-Unis. Trump surestime le nombre de personnes venues à son inauguration et sous-estime la portée des manifestations. Il doit ainsi gérer le mépris d’une bonne partie de la population…  J’aimerais pas être dans ses souliers (ni ceux de sa femme d’ailleurs…)
 
Les manifestations sociales sont nécessaires et certaines ont marqué leurs époques. De mai 68, en passant par les émeutes de Stonewall, le massacre de la place Tiananmen et plus récemment, le Printemps Érable. Ces manifestations (loin d’être exhaustives et ayant nullement l’intention de les comparer), prennent généralement la forme d’un mouvement revendicateur. Elles deviennent le reflet social des idéologies d’une partie de la population qui, à une époque donnée, exprime son insatisfaction vis-à-vis du pouvoir établi. À savoir si cette parole est réellement entendue, est une autre «Histoire»… Est-ce que la «parole de la rue» se rend jusqu’aux oreilles de celui (le masculin est ici utilisé  pour souligner la domination du patriarcat) qui détient le pouvoir et désire le garder? Les «grands» de l’Histoire ont souvent fait la sourde oreille… Qu’à cela ne tienne, cette parole se transforme en écrits grâce à ces journalistes, universitaires, théoriciens, historiens, sociologues qui do-cumentent ces manifestations publiques de la parole, afin que l’Histoire ne sombre pas dans l’oubli. Les paroles s’envolent, mais les écrits restent. 
 
Ainsi, attardons-nous aux écrits, spécifiquement ceux des magazines lesbiens, pour la chronique qui nous concerne. Lorsque j’interview des lesbiennes pour Fugues, on me mentionne souvent qu’il n’y a pas assez de filles. En effet, elles sont minoritaires et ne sont pas, la plupart du temps, sur la page couverture, mais elles y ont tout de même une tribune, dans la mesure où elles veulent s’afficher et prendre leur place. Cette place qui leur revient est à l’image du pouvoir rose et donc, dans une certaine mesure, tributaire de certains facteurs socio-économiques. Un magazine communautaire se finance aussi par la communauté qu’il met en image. Il en est de même pour la visibilité du lesbianisme qui passe nécessairement par son auto-financement et son implication. Le meilleur exemple de ce que j’avance: Le magazine Lez Spread The Word. Florence Gagnon, instigatrice du «mouvement LSTW», rassemblé autour des mêmes enjeux évoluant au fil des années - a d’abord rassemblé la communauté lesbienne, pour ensuite lui donner une tribune où s’exprimer : le magazine LSTW. Cette  prise de parole, ne se crée pas gratuitement du jour au lendemain. Elle provient d’un travail acharné, rassemblant les bonnes personnes et amassant les fonds nécessaires. Ces fonds, surtout lorsque l’initiative est jeune, proviennent souvent des poches du principal intéressé, ou alors le bénévolat est de mise. Bref, se plaindre du peu de place dans le Fugues, du peu de bars dans le Village, tout en restant confortablement assise devant la TV en pantoufles, n’y changera rien. Il faut passer à l’action. De ce pas, certains vont manifester leurs insatisfactions, alors que d’autres vont se créer leurs propres espaces de visibilité afin de provoquer le changement. Notre parole s’étend, lentement, mais surement. Et l’initiative LSTW n’est pas une initiative isolée; mentionnons la revue française Well, Well, Well.
 
Si la parole lesbienne gagne du terrain sur la place publique, il y aura toujours des gens qui utilisent leur tribune pour proliférer une parole insignifiante, lire peu informée. L’article paru le 14 janvier dans Le Journal de Montréal sous la plume de Richard Martineau, constitue un bon exemple. Intitulée «Je suis une vieille lesbienne noire» la chronique met de l’avant l’opinion de Martineau qui s’insurge du fait que notre société tend à démolir les concepts de sexe, de race, d’orientation sexuelle et même d’âge pour enrayer la discrimina- tion, «effaçant la cause du problème». Ironiquement, la «cause» des «problèmes» (liés aux sexisme, racisme, homophobie, âgisme) est avant tout la désinformation et le texte «Je suis une vieille lesbienne» manque cruellement d’informations. L’opinion éclairée se fonde sur la connaissance. Or, confronté à une réalité qu’il ne connait pas , l’humain a peur. Lorsqu’il comprend cette différence (en la démystifiant; information, rencontre de la différence) on peut alors commencer à enrayer les problèmes. Le texte de Martineau est un excellent contre-exemple. Il ridiculise même au passage les notions de genre, en citant le National Geographic qui raconte l’histoire «d’un enfant qui change de sexe comme il change de pantalon», qui «transcende son propre corps», avant de conclure que demain, il pense «être un nain asiatique». Je sais, je sais, l’insoutenable légèreté de l’être… Sabrina Billard a écrit un billet en réponse à Richard Martineau. À 18 ans, cette jeune étudiante au collégial, lui donne rien de moins qu’une leçon de journa-lisme.
 
Comme tout chroniqueur, Martineau a son opinion et répond, j’imagine, à son public cible. Mais au-delà du «j’ai le droit à mon opinion et je l’assume» et du «c’est ce que mon public veut lire et je veux être lu», n’avons-nous pas une certaine res-ponsabilité sociale, une certaine éthique professionnelle, lorsque vient le temps de publier? Lorsque vient le temps d’ouvrir la bouche en tant que président des États-Unis? Dans une société où tout le monde ferait n’importe quoi pour être remarqué, avons-nous vraiment atteint ce seuil où dire n’importe quoi et agir n’importe comment amène pouvoir et notoriété? C’est moi, ou le res-pect et la réflexion ne sont plus de ce monde? 
 
Comme le dicte le proverbe, «la parole est d’argent, mais le silence est d’or». Plusieurs appliquent le suivant « la parole est d’argent, mais le silence endort». J’aimerais rétorquer avec les mots d’Euri-pide: « Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence ». Lorsque les mots sont forts, c’est-à-dire qu’ils sont porteurs de sens, éloquents, réfléchis et informés, la parole devient nécessaire pour entrer dans l’action, la revendication, le militantisme. Quelle est la revendication du chroniqueur du Journal de Montréal? Et quelle est celle du 45e président des États-Unis? Ah, oui… Diminuer la pertinence du discours des minorités, afin de préserver le discours suprémaciste de l’homme blanc hétérosexuel. N’est-ce pas en partie pour dénoncer cette idéologie que des milliers d’hommes et de femmes ont participé à la Women’s March en janvier dernier? Sans conteste, ici ou ailleurs, la journée de la femme demeure d’une pertinence accrue.