Les Mignon : l'amour, c'est la guerre — fiction

Les nouvelles liaisons dangereuses (partie 4)

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frédéric Tramblay

Daniel ferme les yeux et inspire profondément l’air frais du soir. Il s’imprègne un moment de la suave musique des chutes d’eau avant de regarder autour de lui. La première chose qu’il voit, c’est le sourire indéchiffrable de Jean-Benoît sur un arrière-plan de Vieux-Montréal enneigé. « Je comprends qu’il soit tombé en amour avec toi. Tu es vraiment adorable comme tout. » 

Le cœur de Daniel bondit dans sa poitrine. « Qui ça? » Il voudrait tellement que Jean-Benoît lui dise que c’est lui qui l’aime, mais sa formulation semble avoir exclu cette possibilité. «Jonathan, voyons. Tu ne t’en es pas rendu compte? » «Je ne devais pasregarder avec beaucoup d’attention. J’attendais des signaux de quelqu’un d’autre.» Jean-Benoît élude son commentaire sans même s’y arrêter une seconde. «Tu regarderas, la prochaine fois que vous vous verrez. Ça va te sauter en pleine face.» Agacé par le tour de la conversation, Da-niel lui rappelle qu’ils doivent parler plus bas pour laisser intacte l’ambiance tranquille du bain extérieur du spa où Jean-Benoît l’a – selon toute apparence tout à fait amicalement – invité à passer la soirée.
 
Le lendemain, quand il reçoit dès le réveil un texto de Jonathan qui lui demande s’il est libre, Daniel fronce les sourcils en se demandant s’il n’a pas été aussi aveugle que Jean-Benoît l’a sous-entendu. Amusé par son propre manque d’originalité, il s’excuse en se disant qu’il cherche à isoler les variables et propose à Jonathan qu’ils aillent faire un tour à ce même spa où il est allé la veille. Pendant qu’il se change, Daniel cherche à voir si Jona-than le regarde d’une façon particulière; effectivement, n’a-t-il pas un peu trop descendu les yeux quand il a baissé ses jeans? et n’a-t-il pas détourné la tête trop brusquement? Daniel le traine dans un sauna sec et attend qu’ils soient enfin seuls pour aborder le sujet qui l’intéresse. Il se croit assez habile pour mener l’échange mais comprend bien vite que Jonathan en reste maitre : alors qu’il essaie de le questionner sur ses sentiments à lui, il finit par l’écouter parler des sentiments que d’autres ont pour lui. « J’espère que ça ne t’a pas trop rendu mal à l’aise. Je ne sais pas comment il t’a parlé de moi. J’ai entendu dire que des fois, il fait semblant de me détester, ou qu’il se le fait croire à lui-même. S’il pouvait assumer qu’il m’aime, ce serait un bon point de départ pour essayer de décrocher… » Daniel sursaute. « Quoi, ça te surprend? » « Oui… Je n’aurais jamais pensé… » « Ah! bon, il a dû se calmer depuis le temps, donc. Oublie ça. Je voulais juste le préciser au cas où, mais si tu me dis… » Mais sa précision n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Daniel profite des moments de calme de leur séance de détente – ou plus exactement son esprit hors de contrôle l’y oblige – pour réfléchir à une façon de mettre à profit l’information qu’il vient d’obtenir. Il trouve enfin. Toute la suite de leur visite, il la passe à dévisager Jonathan d’un regard plein de désir, à s’appuyer contre lui aussi souvent que possible, à parsemer ses blagues de références sexuelles explicites. Aux vestiaires, il s’arrange pour rester nu un peu plus longtemps que nécessaire et note le début d’érection de Jonathan. Il lui prend la main et l’entraine avec lui dans la douche, où il lui fait oublier ses scrupules de mentor et savoure la puissance de devenir enfin joueur sur ce plateau d’échecs dont il se sent jusqu’alors un simple pion.
 
Samuel lui a dit qu’il passait cette soirée avec Jean-Benoît. Par fierté, par bravade ou pour poursuivre sa stratégie, Daniel lui écrit : « J’espère que tu auras l’occasion d’essayer Jonathan un de ces jours. C’est un sacré bon coup. » Dès que le message est envoyé, il le regrette et se demande ce qu’il lui a pris. Samuel, quand il le lit, se sent littéralement bouillir de l’intérieur. Comment son ami peut-il à ce point manquer de tact? Et n’est-il pas supposé n’avoir d’yeux que pour Jean-Benoît? La queue a ses raisons que la raison ignore, suppose-t-il. N’empêche, ce coup bas mérite une vengeance à sa hauteur. Samuel devient donc de plus en plus câlin avec Jean-Benoît et finit entre ses bras, puis entre ses draps. Après l’acte, il demande à son partenaire s’il lui permet de texter Daniel. Inspiré par ce roman de Lac-los qu’il a lu au secondaire et particulièrement apprécié, Samuel s’appuie sur les fesses de Jean-Benoît pour taper sur son clavier et se permet une évocation rapide et subtile à la table à partir de laquelle il lui écrit. Quand elle les voit sortir de la chambre, Louise devine ce qui se passe. En posant des questions à l’un et à l’autre alors qu’ils alternent la prise de douche, elle réalise à quel point les fils de l’intrigue sont mêlés. Il n’en faut pas plus pour que le lendemain, elle organise un café avec Daniel et Samuel. « Fuyez! Partez à la course, loin de mes mignons, le plus loin possible, si vous tenez à la vie… ou au moins à votre cœur. » Mais évidemment aucun des deux ne veut l’entendre. 
 
Là où elle espérait aider, elle ne fait que nuire au fond. Car Daniel parle à Jean-Benoît de l’avertissement de Louise. Celui-ci, réalisant que les intrigues sont trop embrouillées pour être menées à terme par les quatre Merteuil et quatre Valmont qu’ils tentent d’être, couche avec Daniel sans but précis, rien que pour jeter un pavé dans la mare. Daniel devient peu à peu son favori, pendant que Samuel se rapproche de Jonathan. Chacun de son côté, ne pouvant se résoudre à s’abandonner à l’inévitable chaos qu’il a initié, décide de faire confiance au hasard pour donner à leur ballet endiablé un dénouement digne des artistes manipulateurs qu’ils ont voulu être.