avec MARIE-ÈVE LACASSE

Peggy dans les phares, destins liés

Julie Vaillancourt
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MARIE-ÈVE LACASSE

Françoise Sagan, célèbre écrivaine française révélée à l’âge de 18 ans avec le succès de son premier roman Bonjour Tristesse (1954), défrayera régulièrement la chronique mondaine et judiciaire. Néanmoins, on parlera très peu de sa relation saphique d’une vingtaine d’années avec Peggy Roche, mannequin, styliste et journaliste de mode. Avec son roman Peggy dans les phares, Marie-Ève Lacasse pose un regard romancé sur cette relation, du point de vue de Peggy Roche. Entrevue avec l’écrivaine originaire de l’Outaouais qui réside désormais à Paris et qui s’apprête à unir sa destinée à… une Mme Roche! Difficile, ici, de ne pas croire au destin.

PeggyLe travail de l’écrivain 
 
Que dire de cette vision romancée de l’écrivain qui met sur papier ses histoires presque sans efforts, de façon innée, comme si la pensée magique suffisait à l’écriture: « Personne ne se soucie plus, depuis longtemps, de son écriture. Ses livres existent tels qu’ils sont offerts, presque comme s’ils s’écrivaient seuls - une parole donnée. Rares sont ceux qui sont sensibles aux rouages de leur fabrication » écrit l’auteure dans Peggy dans les phares au sujet des écrits Françoise Sagan. Une citation qui s’applique, en soit, au métier d’écrivain. Marie-Ève Lacasse en sait quelque chose avec ce quatrième livre ayant demandé près de 3 années de travail rigoureux, à la manière d’une enquête, sur un personnage dont on possède peu d’indices. 
 
Peggy, personnage secondaire d’une relation privilégiée
 
« En 2014, je lisais plusieurs biographies de Françoise Sagan et il y avait toujours Peggy Roche, qui apparaissait comme un personnage secondaire et qui m’intriguait. Je ne comprenais pas très bien pourquoi, dans plusieurs biographies, mais pas toutes, la figure de Peggy n’apparaissait pas comme quelqu’un de si important alors qu’officiellement les deux femmes avaient une histoire qui a duré 20 ans. » En effet, Françoise et Peggy - bien que respectivement mariées à des hommes à certaines époques de leurs vies - entretenaient une relation amoureuse. Marie-Ève entame des recherches sur Peggy Roche, pour se rendre compte que très peu d’informations sont disponibles. Intriguée, elle entreprend une série d’entrevues à la manière d’un journaliste faisant enquête sur un pan oublié de l’Histoire. « Peggy est née en 1929, alors plusieurs de ses proches l’ayant connue sont décédés, mais il en restait quand même et j’ai fait de nombreuses recherches do-cumentaires dans des archives, notamment au magazine Elle, où Peggy a travaillé longtemps. Des recherches auprès de témoins vivants étaient nécessaires afin de trouver de la matière pour m’expliquer ce personnage.»
 
D’un côté la recherche biographique, de l’autre le roman. Tracer la mince ligne qui sépare la fiction de la réalité, n’est pas toujours facile, explique l’écrivain, mais « c’était important de faire comprendre toute suite au lecteur que ce n’était pas une biographie, mais un roman. Dans le cas de Peggy, ce qui m’intéressait c’était des motifs très romanesques; d’abord leur histoire d’amour, comment fait-on pour s’aimer si longtemps? Et je me disais qu’en étudiant ce couple, je pouvais peut-être aller chercher des petits trucs pour ma vie personnelle… même si finalement leur histoire n’est pas du tout une romance toute lisse, mais plutôt une relation compliquée… » Marie-Ève effectue un vrai travail de dramaturgie, utilise des alternances temporelles et narratives, afin de vraiment ancrer le lecteur dans la fiction et dans la peau de Peggy: « J’avais l’impression qu’en écrivant à la première personne, je pouvais à peu près juxtaposer mes propres sensations sur celles de Peggy et voir le monde comme elle a pu le voir. C’est vraiment un travail de comédien » Ainsi, Marie-Eve, l’auteure, incarne en quelque sorte Peggy dans ce processus d’écriture, afin de rester fidèle au personnage : « De toute façon, ce n’est pas la vérité. C’est une interprétation à postériori d’un personnage qui n’est plus là. C’est une vérité qui est complètement fictionnelle. Si ça se trouve, Peggy Roche ne réfléchissait pas du tout comme ça! Et je ne pourrai jamais le savoir, c’est dans le secret de son coeur» Parlant de secrets de coeurs…
 
Destins liés
 
Retour à la genèse du projet, alors que Marie-Ève décide d’entreprendre ses recherches: « Je dis à ma compagne que j’entreprends des recherches sur Peggy, parce qu’il n’y a rien sur elle et que ça vaut le coup de creuser un peu, que ça pourrait intéresser des magazines. Là, elle me lance comme un pari « c’est un sujet en or! Écoute, je te propose ça: si tu écris un roman sur Peggy et que tu réussis à le faire publier, je t’épouse! Il se trouve que son nom de famille est Roche! C’est d’ailleurs la première chose que je lui ai dite, lorsque je l’ai rencontrée; Tu portes le nom de Roche, comme Peggy Roche, la maîtresse de Françoise Sagan… » Bien que la copine de Marie-Ève porte le nom de Roche, elle n’est pas dans la généalogie rapprochée de Peggy Roche. Cela dit, en unissant sa destinée à une Mme Roche, Marie-Ève entre dans la grande famille Roche, embrasse l’histoire de Peggy. Ainsi, avec la publication de Peggy dans les Phares, difficile de ne pas croire au destin. « Ce qui est rigolo dans toute cette histoire c’est que tout ça n’aurait jamais existé si je n’avais pas rencontré ma compagne et que son nom de famille n’avait pas été Roche. ».
 
De Lacasse à Roche, en passant par Clara Ness
 
Aujourd’hui âgée de 34 ans, Marie-Ève Lacasse n’en est pas à ses premières armes littéraires. Dès l’âge de 14 ans, elle publie le recueil de nouvelles Masques, puis, début vingtaine, publie 2 romans, sous le pseudonyme de Clara Ness (Ainsi font-elles toutes, encensé par le milieu littéraire et Genèse de l’oubli). Pourquoi avoir choisi un pseudonyme? « Quand j’ai écrit Ainsi font-elles toutes je me suis dit: Voilà je commence une carrière d’écrivain, ce que j’ai fait avant ça ne compte pas, mon premier livre c’est maintenant, je m’invente une vie, je renais. Voilà, grosse crise! Mais en fait, le deuxième roman a été un énorme flop…J’ai attendu plus de 10 ans avant de me dire que ça me manque, que j’ai le droit d’être écrivain. » Marie-Ève n’arrivait tout simplement pas à s’assumer et à se considérer comme écrivain, explique-t-elle: «J’ai réalisé qu’il était très difficile de renoncer à soi-même. Que parmi les choses dont j’avais peut-être un peu refoulées, dont l’homosexua- lité, il y avait aussi le désir d’être écrivain. Tout est sorti en même temps et j’ai décidé de tout assumer: le fait que j’étais avec une femme, que j’avais envie de faire des romans, que j’avais le droit de me définir comme écrivain, d’utiliser mon nom et pas un pseudonyme… Dans mon cas, je pense que m’assumer comme artiste, comme écrivain, 
c’était une plus grande transgression que d’assumer mon homosexua-lité.» Sans conteste, à la lecture de Peggy dans les phares, Marie-Ève Lacasse est écrivaine. D’ailleurs, elle travaille présentement sur son cinquième livre. Reste à savoir sous quel nom de famille elle le publiera! 
 
Peggy dans les phares de Marie-Ève Lacasse est publié simultanément au Québec et en France aux Éditions Flammarion Québec (2017, 248 pages)