CELUI QUI EST DIGNE D’ÊTRE AIMÉ D’ABDELLAH TAÏA LE PALAIS DE LA FATIGUE DE MICHAEL DELISLE

DE SALÉ À LONGUEUIL

André Roy
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celui qui est digne d'être aimé

L’homosexualité est bien présente dans Celui qui est digne d’être aimé, un titre qui dit tout, jusqu’à la douleur, sur le questionnement de l’amour d’Abdellah Taïa, et dans Le palais de la fatigue où six nouvelles décrivent un quotidien âpre et baroque. Ce sont deux livres que la passion fraie, mais où la colère le dispute au mépris et où la lucidité est inséparable de la détresse.

Celui qui est digne d'être aiméAbdellah Taïa a déjà publié cinq romans, dont nous avons parlé dans FUGUES. Il s’agit de L’armée du salut (2006), Une mélancolie arabe (2008), Le jour du Roi (2010), Infidèles (2012), Un pays pour mourir (2015), tous publiés aux Éditions du Seuil à Paris et traduits dans de nombreuses langues. On ne sera pas dépaysé par ce roman épistolaire où l’écrivain marocain revient sur son pays, sa famille, ses amis, ses amours, toujours de plus en plus approfondis. Son sixième roman est probablement le plus dur sur la destinée d’un Marocain né à Salé, près de Rabat, exilé à Paris et devenu écrivain, que les précédents nous avaient fait connaître. Ici, il porte le nom d’Ahmed, 40 ans, alter ego évident d’Abdellah Taïa. Il écrit des missives d’homme révolté à sa mère, à Emmanuel et à un Français de 40 ans qui l’a fait venir à Paris, missives auxquelles répondent comme en écho celles de Vincent, un premier amour, et de Lahbid, ami d’enfance. Ces lettres percutantes sont datées et donnent leur titre à chaque chapitre : Août 2015, Juillet 2010, Juillet 2005 et Mai 1990. Quatre séquences d’une vie qui sont un retour sur soi difficile, dramatique.
 
Dans une première lettre, qui est un réquisitoire violent, Ahmed s’adresse à sa mère, Malika. Elle est pour lui la figure du dictateur, elle dont le préféré est le fils aîné, Slimane. Il n’est pas tendre envers elle. Sa récrimination : elle a donné naissance à un homosexuel dans un pays qui réprime l’homosexualité; c’est une tare, une punition, une blessure pour Ahmed. Sa mère morte, l’homosexualité demeure un enfer intime; l’altruisme n’y a pas de droit, ce que les autres chapitres ne cesseront de décrire. Malgré l’amour de Vincent, d’Emmanuel, de Lahbid, tout est malédiction, laideur, solitude de plus en plus grande. Avec son passé tourmenté, Ahmed est capable de cruauté pure : il abandonne Vincent, abdique devant Emmanuel parce qu’il se sent devenir vieux, rejette ses amours comme le constate son ami Lahbid qui veut se suicider.
 
le palais de la fatigueTerrible, terrifiant, impitoyable, Abdellah Taïa dresse le portrait sans fard et sans indulgence d’un Marocain qui sent son cœur colonisé comme son esprit. Livre de désarroi, du reniement, du désenchantement, Celui qui est digne d’être aimé raconte avec des élans de lyrisme et de poésie inouïs la douleur de celui qui voudrait être aimé et qui ne peut aimer.
 
Ce même sentiment de vie irréalisée, de rêve échoué, traverse les six nouvelles du Palais de la fatigue (oh la beauté de ce titre!), le huitième livre de prose (car l’auteur est aussi poète) de Michael Delisle chez l’éditeur montréalais Boréal. On ne sera pas non plus dépaysé par le ton et la teneur de ces textes, sobres et impitoyables, qui racontent — comme sans y toucher — la tragédie de la vie quotidienne dans laquelle un jeune homme tente de trouver sa voie.
 
On se retrouve avec le narrateur à Longueuil qui, comme le Salé de Taïa, est le lieu déclencheur de toute demande d’amour – qu’on ne pourra justement ne jamais satisfaire ni même vouloir satisfaire. Ce que raconte le Longueuillois d’origine est à la fois réaliste et improbable. Lui et son frère adoptent un ours à la patte coupée; le jeune homme fait son entrée dans le monde littéraire en vivant chez son professeur de poésie, mentor qui est mauvais amant; le narrateur encourage ensuite dans une lettre son ami Jogues à faire de la photo; il raconte à son frère comment les icônes vues en Bulgarie l’aident encore à écrire; à quarante ans, il fait le récit à son neveu de l’origine de son nom et accède à la demande son frère d’en prendre soin; il revoit à la fin son ami Jogues qui a décidé de tout abandonner au moment où son talent est reconnu.
 
Ces nouvelles qui télescopent personnages et situations décrivent un apprentissage. Mais elles sont également un bilan d’un homme qui, dans le fond, sacrifie la vie pour écrire, pour voir sa vie écrite. C’est son ambition, mais aussi sa damnation. La vie est un mode d’emploi interminable et l’écriture est la trace de cette vie vouée à la disparition; l’auteur l’observe froidement, la décrit avec un scalpel, à la fois lucide et implacable. Le style de Michael Delisle est reconnaissable dans sa sécheresse apparente, dans son ton incisif, ses traits aussi glaçants qu’ils sont cocasses. Ses nouvelles sont terribles, sombres, cruelles parfois et même méchantes (pour les personnages que les lecteurs connaisseurs du monde littéraire reconnaîtront). Elles sont précises presque de manière sublime, bigarrées dans leur déroulement, insolentes dans leurs observations furtives. Leur qualité indéniable nous pousse à les relire immédiatement. C’est tout dire. 6 André Roy
 
 
Celui qui est digne d’être aimé / Abdellah Taïa, Paris, Éditions du Seuil, 136 p.
 
Le palais de la fatigue / Michael Delisle, Montréal, Boréal, 139 p. 


 

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Publié le 22 février 2017

par André Roy