entrevue avec Chris et Lam

C’est comment être gai au Vietnam

Samuel Larochelle
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Dominé, colonisé ou attaqué à divers moments de son histoire par les Chinois, les Français et les Américains, le Vietnam a réussi à maintenir une culture forte, quoique partiellement influencée par les coutumes et le caractère de ses assaillants. Propulsé par son ouverture relative au capitalisme et sa croissance économique florissante, il demeure néanmoins conservateur, surtout en ce qui concerne les personnes lgbt.  

Selon Chris, un homosexuel de 25 ans, les lgbt sont vus comme des personnes déviantes. «Nous sommes perçus comme des êtres étranges, et pas seulement par rapport à notre sexualité, mais par rapport à toute notre identité. Il y a beaucoup d’ignorance et le patriarcat est très puissant. Certains croient encore que l’homosexualité est un choix ou un mode de vie qu’on adopte en se tenant avec d’autres gais...» En 1999, le ministre de l’Éducation avait déclaré que l’homosexualité était une maladie incurable et dangereuse. vietnamNéanmoins, les choses évoluent, selon Lam, un gai de 24 ans. «Dans le passé, la majorité hétérosexuelle voyait les lgbt comme contraires à la nature, mais de nos jours, les gens sont plus ouverts. Internet aide à changer les mentalités, surtout chez les jeunes.» En effet, en 2007, l’université de pédagogie d’Hô Chi Minh-Ville a demandé à 300 élèves de collèges et de lycées si l’homosexualité était mauvaise et 80 % d’entre eux ont répondu non.
 
La perception des homosexuels se transforme peu à peu, mais accepter la présence de l’un d’eux dans sa famille demeure difficile. «Avant de sortir du placard avec leur famille ou leurs collègues, les lgbt doivent préparer le terrain, leur transmettre de l’information et offrir une autre perspective sur le sujet, pour ouvrir les esprits», explique Lam. De son côté, Chris parle d’une ignorance volontaire de certains proches. «Les amis sont généralement plus acceptants que les parents qui, eux, font souvent comme s’ils n’étaient pas au courant de l’homosexualité de leur enfant. Au travail, à moins d’évoluer dans un milieu artistique où c’est plus ouvert, c’est carrément un cas de “on ne veut pas le savoir, alors ne nous en parle pas”. »
 
vietnamDans un pays où, en 2002, le gouvernement affirmait que l’homosexualité était un fléau social comparable à la toxicomanie et à la prostitution, la « bonne moralité » a encore beaucoup de poids. Et pas forcément à cause de la religion, comme dans plusieurs autres pays du monde. « Ici, ce n’est pas nécessairement pêché d’être gai, affirme Chris. Mais nous vivons dans une société très communautariste, où les gens ne veulent tout simplement pas dévier de la norme hétérosexuelle. » Lam illustre pour sa part les différences entre le Sud et le Nord. « Dans le Sud, la population a été influencée par la présence américaine et les gens sont plus ouverts d’esprits. Les lgbt peuvent davantage vivre leur vie. Mais dans le Nord, les gens sont en partie imprégnés de la culture chinoise et demeurent plutôt traditionnels. »
 
Au Vietnam, l’homophobie s’exprime de façon parfois sournoise. « J’observe surtout des comportements passifs agressifs comme des regards désobligeants ou des parents qui éloignent leurs enfants des gais, souligne Chris. Mais je vois très peu de violence physique, heureusement. Les Vietnamiens ne sont pas violents de nature. Et je ne me souviens pas d’avoir été témoin d’intimidation physique à l’école non plus. » Malgré son conservatisme, le gouvernement n’a jamais adopté de loi rendant l’homosexualité illégale. « Cette absence de loi peut avoir l’air progressiste, mais ça ne l’est pas, explique Chris. Les personnes lgbt n’existent pas, alors les lois les condamnant n’existent pas non plus. Nous exclure des discussions politiques, c’est une façon nous stigmatiser et de ne pas nous reconnaître. » Mentionnons toutefois que certains députés du régime communiste ont considéré l’autorisation du mariage gai en 2012, avant d’y renoncer. Qui plus est, les amendes pénalisant les unions symboliques homosexuelles ont été abolies en 2013. 
 
La sexualité est pourtant encore une affaire de clandestinité pour plusieurs gais. « À Ho Chi Minh Ville, dans le sud, il y a des lieux où les gais peuvent se rendre pour avoir des rapprochements sexuels, mentionne Lam. Mais dans la capitale Hanoï, dans le Nord, c’est beaucoup plus difficile. Certains sortent après minuit et se réunissent près du lac au cœur de la ville, dans des parcs ou des rues sombres où il y a peu de gens, parce que personne ne peut les reconnaître.»