Théèâtre - Jusqu'au 25 mars

Don Juan revient de la guerre ou la fin des illusions au Prospero

Denis-Daniel Boullé
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Comment reconstruire un monde qui s’est écroulé quand les idéaux sont morts ? Don Juan revient de la guerre juste après l’armistice dans une ville détruite où ils ne restent que des femmes qui ont tenté, de peine et de misère, de survivre. Tous et toutes doivent y retrouver leur place, déchiré entre les souvenirs d’un monde d’avant-guerre qui n’a pas tenu ses promesses, et d’un avenir sans enchantement. 

À travers 35 personnages de femmes, l’auteur austro-hongrois, Ödön von Horváth, évoque cette époque où l’on ne croit plus même à l’espoir. Et le texte est accompagné par une sublime mise-en-scène de Florent Siaud qui donne toute sa force, sa beauté et sa tragédie à 

Si Marcel Proust dans Le temps retrouvé peignait la fin d’une élite aristocratique et bourgeoise emportée par la première guerre mondiale, Ödön von Horváth, dans son œuvre a préféré porter la voix de ceux et surtout de celles qu’on n’entend jamais, qui subissent plus qu’ils ne choisissent, qui survivent plus qu’ils ne vivent. Don Juan lui-même est désabusé et sa dernière quête ou conquête est la recherche de la fiancée qu’il a laissé tomber juste avant la guerre. Elle seule pourrait lui apporter la rédemption. Et il croisera 35 femmes qui chercheront en lui ce qu’un homme devrait être pour chacune d’elles  tout en sachant d’avance que le miracle ne se produira pas, que les désirs sont vains. La guerre est passée par là, plus rien ne sera comme avant, les relations en seront altérées. Quant à Don Juan, joué par Maxim Gaudette, il n’est plus qu’une caricature pathétique de lui-même, qui s’accroche à un amour fantasmé pour tenter de se racheter à ses propres yeux. 

Six comédiennes se partagent les 35 personnages de femmes sur scène, des prostituées aux bourgeoises, de la concierge à la grand-mère, de la mère de famille aux adolescentes en passant par la servante. Un tour de force, mais rendu possible par une mise en scène réglée comme une partition où chaque note tombe juste, où la narration est portée aussi bien par le texte que par l’expression d’un visage, le mouvement d’une main, une façon de s’asseoir. Une partition qui relève de la dentelle tant chaque détail aussi bien dans le décor, d’une très grande sobriété, le choix des costumes, le jeu de chacune des comédiennes et du comédien, a son importance pour que cette symphonie puisse être jouée. 

Somme toute, on entre à petits pas dans l’univers de Von Horváth et de Siaud, mais si l’on y prête un tant soi peu attention, nous sommes aspirés, puis fascinés par ce monde, séduits par le jeu expressionniste des comédiennes, toutes remarquables. Et cependant, on n’en ressort pas indemne. Impossible de ne pas entendre en écho ce que nous pourrions vivre demain. 

Don Juan revient de la guerre au Théâtre Prospero, jusqu’au 25 mars 2017

Theatreprospero.com