Au-delà du cliché - Questions d’identité

La dualité homosexuelle : être en compétition avec celui qu’on aime

Samuel Larochelle
Commentaires
Samuel Larochelle

C’est une « maladie » qui ne sera sûrement jamais inscrite aux livres de la médecine. Un syndrome qui atteint surtout ceux qui ont sombré dans le trou noir de la comparaison, mais qui fait également perdre pied aux plus confiants d’entre nous. Je lui cherche encore un nom, mais j’en connais déjà trop bien le symptôme le plus flagrant : soit de calculer sa valeur en se comparant maladroitement à l’homme qu’on aime.

Évidemment, n’importe quelle relation amoureuse est confrontante. Gais, hétéros, lesbiennes, bisexuels, queer, peu importe l’identification qui nous convient, nous affrontons tous cette chose déstabilisante qu’est le couple. On se plait. On s’apprivoise. On s’ouvre un peu, mais pas trop. On essaie de jauger le rythme de l’autre, d’y mouler notre évolution émotive et nos attentes. On finit par se commettre un peu plus et se laisser aller. Jusqu’à ce qu’une déception pousse notre cœur à se refermer d’un coup comme un collet sur le cou d’un bébé lapin qui apprenait à vivre. On panse nos blessures. Et puisqu’on n’a pas complètement étouffé nos sentiments pour l’autre, on tente de comprendre pourquoi on a mis le pied dans le piège, pourquoi on a eu mal, est-ce que la souffrance est uniquement attribuable à ce qui vient de se passer ou si elle a réveillé un mal issu du passé. On analyse nos comportements, nos réactions, nos bibittes. Bref, on plonge tête première dans l’introspection pour éventuelle- ment sortir la tête hors de l’eau et goûter plus simplement aux moments doux et intenses de l’amour. 
 
Si la lecture de ce dernier paragraphe vous a essoufflés, imaginez à quel point ceux qui remettent en question leurs patterns courent après leur souffle! Maintenant, ajoutez à ce marathon réflexif une bonne couche de confrontation qui prend souvent le visage de la compétition. Une compétition qu’on ne nomme pas. Qu’on essaie souvent de ne pas intellectualiser. Parce que c’est malsain, parce que c’est inapproprié et parce que c’est absolument contreproductif. Mais c’est là. Insidieux. 
 
Cette étrange dualité du monde homosexuel peut même s’installer avant que deux hommes s’adressent la parole. Tout cela parce qu’on veut à la fois plaire aux hommes gais et se démarquer des autres gais. Sur la rue, on ira jusqu’à faire comme si le garçon-qui-est-totalement-notre-genre nous laissait indifférent, pour éviter non seulement de nous commettre en premier, mais également pour lui donner l’impression qu’il n’a pas mérité notre regard, qu’il n’est pas si beau et pas si charmant que ça. Un moyen souvent inconscient, mais toujours malsain de se remonter et de se valo-riser à ses dépens. 
-
Pire encore, quand on finit par s’aborder et entrer en relation, l’autre homme devient un miroir pour l’homme que l’on est et ce que l’on projette. Quelques fois, ses vêtements nous rappellent ce qu’on voudrait porter, mais qui ne conviennent pas à notre corps, parce que ce celui-ci est trop grand, trop petit, trop gros, avec trop d’épaules ou pas assez. Ses fringues peuvent même nous rappeler l’argent que nous n’avons pas pour acheter telle paire de bottes ou tel manteau; une pensée qui nous traverse très rarement l’esprit, pour ne pas dire jamais, devant la sacoche griffée ou le magnifique manteau d’une amie. 
 
Ai-je besoin de souligner que les effets de la comparaison explosent quand deux hommes franchissent le stade de l’intimité, et ce, peu importe qu’il s’agisse d’une baise, d’une date ou d’une relation sérieuse? Même si la majeure partie de nos pensées sont consacrées à notre attirance pour le corps de l’autre, il y a toujours une fraction de seconde (ou de longues minutes) durant laquelle nous nous comparons : son ventre est plus ferme que le mien, j’ai des épaules plus développées, on a tous les deux des poignées d’amour et des fesses bombées, mon pénis est plus large que le sien, son sexe est courbé, mes lèvres sont plus charnues que les siennes, sa barbe est plus forte, je suis imberbe et il a quelques poils sur les épaules, il est beaucoup plus grand, je suis beaucoup plus expressif lors de l’orgasme, il vient toujours avant/pendant/après moi, il est incapable d’avoir un orgasme dans telle position ou dans tel contexte, je transpire plus ou moins que lui. Chaque partie du corps, chaque geste et chaque réaction peut susciter la comparaison, avec ce que ça implique de sentiments potentiels : complexes, valorisation, effet de supériorité, impression d’être inadéquat ou insuffisant. 
 
Bien entendu, les hétéros peuvent eux aussi comparer leur expérience sexuelle et le corps de leurs partenaires antérieurs, mais l’effet n’est jamais aussi grand que lorsqu’on est nous-mêmes au centre de la comparaison. Parce que l’homme gai peut être pour un autre homme gai la plus grande source d’excitation… et d’angoisse.