Les Mignons : l'amour c'est la guerre (fiction)

Les nouvelles liaisons dangereuses (partie 5)

Frédéric Tremblay
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Frederic Tremblay

Ce soir, le sommeil tarde à venir pour Samuel. Il se tourne et se retourne d’un côté et de l’autre dans le lit en ressassant sans cesse les mêmes images : celles de ses baisers, de ses baises avec Jean-Benoît et Jonathan, de cette spirale infernale, de ce cercle vicieux du drame dans lesquels il s’est laissé emporter sans s’en rendre compte. 

Dès qu’il décide que c’est trop pour lui et qu’il est temps d’en sortir, son corps se détend et il s’endort enfin. Le lendemain, le semblant de printemps du début de mars l’inspire et il invite Daniel à marcher avec lui sur le Mont Royal. Pendant qu’ils sui-vent le sentier principal, il lui résume ce qui lui est passé par la tête la veille : «Réalises-tu à quel point on a changé depuis qu’on est à Montréal? Et pas nécessairement pour le mieux… » Mais il sent que Daniel reste sur ses gardes. Ses réponses laissent supposer à Samuel qu’il s’imagine encore une ruse de la part de son ancien ami et récent adversaire. Samuel s’en désole et c’est pour la forme qu’il reste avec lui pour finir la descente du sentier, avant de partir en espérant que Daniel lui reviendra un jour, capable d’admettre à quel point ils ont été manipulés.
 
S’il est fier d’avoir réussi à rompre le quadrilatère amoureux qui s’était installé entre eux, Jean-Benoît et Jonathan, il n’en garde pas moins une curiosité nostalgique et demande à Louise si elle peut le garder informé des développements de cette histoire. « Je te dirai tout ce que je sais, mais c’est pas grand-chose. Pour une fois, mes mi-gnons tiennent vraiment à me garder en dehors de leur vie. Peut-être que mon interventionnisme est allé trop loin. Je suis faite pour être spectatrice, je l’ai compris depuis longtemps… » Elle laisse Samuel la serrer dans ses bras, mais son sourire lui fait comprendre qu’elle le dit sans amertume. Et tel que promis, elle lui transmet religieusement les nouvelles qu’elle obtient du triangle survivant. Il se moque bien de lui quand il réalise à quel point il se donne l’impression d’agir com-me un auditeur de téléréalité qui se demande lequel des participants de l’émission sera éliminé la semaine suivante. Mais cette position reste plus confortable que celle d’être en ballotage dans une série à laquelle il ne s’est pas inscrit.
 
Ce que Jean-Benoît et Jonathan répartissaient d’énergies de séduction entre leurs deux jeunes protégés, ils le concentrent désormais sur le seul d’entre eux qui leur reste. Ils multiplient les sorties, les soupers aux restaurants, les achats outranciers d’un luxe ostentatoire pour prouver leur supériorité l’un sur l’autre. Dans un premier temps le joli blond surfe sur la vague et se laisse charmer. Mais de plus en plus il réalise l’ambiance malsaine que cette compétition instille dans la moindre des discussions qu’il peut avoir avec ses deux amants. Pas un seul mot n’est prononcé sans calcul, possible missile dans cette  sexuelle course aux armements – ne devrait-il pas dire « course des armamants », songe-t-il avec un clin d’œil intérieur? Et donc si pendant un moment il a réussi à se faire croire qu’une relation avec Jean-Benoît était envisageable, il réalise de plus en plus que ce dont Samuel avait essayé de l’avertir est vrai. Il se sent bientôt comme une simple marionnette dans ce duel qu’il ne comprend pas. Pire, il en est lui-même devenu une arme – le corps du jeune gai comme champ de bataille. Même le désir de Jonathan, qu’il croyait le plus solide et le plus établi, devient sous ses yeux aussi volatile que le vent, glisse entre ses doigts et lui échappe bientôt tout à fait. «Est-ce que tu m’aimes? » lui demande-t-il un jour de front pour confirmer son hypothèse. «Tu sors les grands mots, maintenant?» «De ce que j’en comprends, il est la plupart du temps assez petit. » Jonathan garde le silence.
 
Il décide donc lui aussi de s’extraire de cette machine à broyer les cœurs, avant qu’elle l’ait plus transformé qu’elle l’a déjà fait. Mais il souhaite un tir de révérence mémorable. Il organise une soirée avec Jean-Benoît et Jonathan qu’il fait lentement mais surement, à coups d’insinuations habiles et de propositions subtiles, glisser vers le lit, puis sous les draps. Pendant la sexualité, bien que très agréable, il reste crispé par le stress de voir si la suite se déroulera comme il l’espère. Les deux amis à moitié réconciliés ont rouvert la valve des confidences et semblent prêts à se parler jusqu’au lendemain matin. Il lui faudra donc aller plus loin. Daniel, qui les a reçus chez lui, offre de leur préparer du thé pour regarder un film. Il avale une pilule de caféine et dissout dans leur breuvage un somnifère qu’il a réduit en poudre. Ils s’endorment dans le temps de claquer des doigts. Daniel les place dans une position enlacée, leurs têtes collées, nus sauf pour le drap qui laisse tout deviner, et les photographie. Le lendemain, après leur départ, il envoie cette photo à Louise et aux autres mignons. À partir de ce moment il ne répond plus ni à leurs textos, ni à leurs appels, ni à leurs coups à la porte. D’abord piqués dans leur orgueil, ils finissent par tout raconter à leurs amis pour échapper aux versions alternatives que ceux-ci élaborent joyeusement. Bientôt ils prennent eux-mêmes cette splendide sortie de scène avec le sourire. Quelques mois plus tard, ils croisent au club Daniel et Samuel, seuls, se tenant par la main et s’embrassant. Quand leur regard commun croise ceux de Jean-Benoît et de Jonathan, ils hésitent puis leur font un clin d’œil. Les mignons s’en émeuvent, heureux que leurs propres mignons aient appris, à leur corps défendant, que si un tien vaut mieux que deux tu l’auras, un amour certain, lui, vaut aussi beaucoup plus que quatre amours ambigus.