L’ACTU AU FÉMININ

Figures de l’ombre (mises en lumière)

Julie Vaillancourt
Commentaires
julie Vaillancourt

Qu’en est-il de la présence des femmes dans l’industrie des technologies? Qui plus est, de la présence des lesbiennes? Lesbians Who Tech se propose de sortir ces figures de l’ombre, afin de les mettre en lumière. Un mandat nécessaire qui soulève une réflexion d’autant plus pertinente. 

Fondée en 2012 à San Francisco, par Leanne Pittsford, Lesbians Who Tech est une organisation internationale présente dans 35 villes - incluant sa récente branche montréalaise - qui célèbre la présence des femmes dans l’industrie des technologies en organisant divers évènements de réseautage (conférences, ateliers, 5 à 7) sur une base mensuelle. En février dernier, l’organisation tenait le Lesbians Who Tech + Allies San Francisco Summit, où plus de 2000 professionnelles se sont réunies pour discuter des enjeux liés aux femmes dans l’industrie des technologies, avec des conférencières telles que Megan Smith (US Chief Technology officer), Patrisse Cullors (co-fondatrice Black Lives Matter), Monica Ann Arrambide (fondatrice Maven).
 
Lesbians Who Tech vise ainsi à proposer des mo-dèles positifs de lesbiennes qui excellent en tant que leaders dans l’industrie des technologies. À la manière des Ellen, Rosie et Melissa qui ont fait leur marque dans l’industrie du divertissement, Lesbians Who Tech désire sortir de l’ombre ces femmes qui ont fait leur marque dans l’industrie des technologies. À n’en point douter, à Silicon Valley ce sont les noms de Steve Jobs, Bill Gates ou encore Mark Zuckerberg qui résonnent. Mais où sont donc les femmes? Selon Lesbians Who Tech, 1 femme sur 15 travaille dans la sphère STGM (sciences, technologies, génie, mathématiques et sciences informatiques). Selon Ingénieurs Canada, le Québec compte 18% de femmes parmi les nouvelles admissions au sein de la profession. Statistiquement, en 2014, c’est 76% d’hommes et 24% de femmes qui sont inscrits en génie à Polytechnique alors qu’à l’école de technologie supérieure (ÉTS), c’est 86% d’hommes et 14% de femmes.
Si ces statistiques constituent une amélioration, puisqu’en 1989 les étudiantes à Polytechnique constituaient moins de 10% de tous les étudiants, « Le statut minoritaire des femmes en ingénierie est une anomalie », soulignait judicieusement Marian Scott dans Le Devoir en 2014, « puisque celles-ci sont plus nombreuses que les hommes dans la plupart des programmes universitaires. Au secondaire, les filles réussissent aussi bien ou mieux que les garçons en science, et ce, dans toutes les provinces sauf la Saskatchewan; leurs résultats en mathématiques sont égaux ou même supérieurs à ceux des garçons partout au pays, selon les tests du Programme pancanadien d’évaluation ». 
 
Ainsi, pourquoi cet écart homme-femme subsiste-t-il au sein des diplômés et des professionnels? Le 6 décembre 1989, le Québec est sous le choc: Marc Lépine assassine 14 étudiantes de Polytechnique. Crime haineux misogyne, puisque le tueur est déterminé à tuer des femmes et des féministes. De ce massacre qui suscita l’indignation, le Québec ne s’était-il pas promis de redoubler d’ardeur afin d’assurer l’égalité des chances pour tous? (ce que prône le féminisme, d’ailleurs). Ainsi, la barrière des sexes dans le monde du génie est-elle tombée? Les statistiques semblent indiquer le contraire. Est-ce que les femmes sont moins intéressées par ces domaines professionnels? Rien ne démontre qu’il en est ainsi. Est-ce que les femmes sont moins douées pour réussir dans ces domaines? Certainement pas.
 
Pourquoi ces femmes demeurent-elles des figures de l’ombre? (Oui, c’est là que je parle des Oscars). En février dernier, lors de la cérémonie des Academy Awards à Los Angeles, était nommé pour 3 statuettes, le film Hidden Figures. Réalisé par Theodore Melfi, ce film est basé sur l’histoire réelle de femmes (Dorothy Vaughan, Mary Jackson, Katherine Goble Johnson) afro-américaines physiciennes, mathématiciennes et ingénieures spatiales américaines travaillant à la NASA dans les années 60, qui ne furent guère étrangères au succès du programme spatial américain. O.K. Je ne suis pas la plus érudite sur le sujet, mais je n’en avais jamais entendu parler… Avec Apollo 11 et « l’homme » qui marche sur la lune, la société m’a inculqué que la NASA et l’espace n’étaient pas différents de notre planète: c’est un monde d’hom-mes où le mot astronaute revêt rarement le féminin pluriel (là, j’ai uniquement Julie Payette dans la tête… Ok sur Discovery en 99, y’a 3 femmes et 4 hommes à bord, mais en 2009 sur Endeavour elle est la seule femme avec 6 hommes). Tout ça pour dire qu’il y en a des femmes, mais elles sont souvent minoritaires et font rarement la manchette. Pour les lesbiennes, c’est autre chose…
 
Cela dit, parlant de minorités LGBT et d’Oscars, comment ne pas revenir sur la polémique des enveloppes… D’abord, il y a cette firme comptable - payée probablement beaucoup trop cher si on tient compte du rapport qualité/prix - qui se vante de son processus infaillible. Ensuite, Bonnie & Clyde entrent en scène - lire Faye Dunaway et Warren Beatty, le couple cinématographique rebelle d’une autre époque - qui ne semble pas vérifier le destinataire d’une enveloppe avant de l’ouvrir (il était écrit sur le dessus « Actress in a Leading Role ». Et qui, lorsque ouverte, ne semble pas se poser davantage de question à la vue de: « Emma Stone - La La Land » qui constitue un prix différent de l’inscription « Best Picture - La La Land ». Me semble que ce n’est pas dure à comprendre? Surtout lorsque, comme Warren Betty, du haut d’une carrière sur plusieurs décennies, vous venez de réaliser le film Rules Don’t Apply (titre ironique n’est-ce pas?) un film biographique sur Howard Hughes et «l’amour d’Hollywood» de la fin des années 50. Euh… légère corrélation thématique avec La La Land. Finalement, quand tu as le temps de monter sur scène avec toute ta troupe de producteurs et qu’ils ont tous le temps de remercier leur maman et leur papa, avant que la soit disant infaillible firme d’avocats ait le temps de constater qu’il y a «peut-être» une enveloppe de trop backstage, me semble qu’il y a du niaisage sur le plateau! 
 
Toute cette mascarade d’enveloppes, digne d’une chute d’un grand scénario hollywoodien, fait de l’ombre à ce qui devait être dans la lumière: Moonlight. Du coup, comme des millions de personnes confuses à minuit devant leur écran de télévision, je n’ai pas porté attention au discours de Barry Jenkins et des producteurs de Moonlight, un film qui mettait de l’avant les réalités trop souvent occultées des minorités LGBT afro-américaines ayant grandi dans un milieu beaucoup moins jojo que celui de La La Land. Vous pouvez me traiter de parano, mais ça ne sera pas la première fois dans l’Histoire qu’une «erreur» technique viendra dissimuler le discours des minorités. Vu la critique du manque de diversité émise lors du discours d’ouverture de Chris Rock l’an dernier, «OscarSoWhite», l’Académie devait faire bonne figure. Cela dit, elle a tout de même trouvé le moyen de retirer - sous le couvert de « l’erreur » - du temps d’antenne aux voix occultées qu’on voulait célébrer. Ces figures de l’ombre auxquelles on promettait les feux des projecteurs.