Solidairement vôtre

Sois libre et tais-toi

Marie-Pier Boisvert
Commentaires
 Marie-Pier Boisvert

Je voudrais qu’on se parle de liberté d’expression. En novembre dernier, comme porte-parole du Conseil québécois LGBT, j’ai demandé à un collectif universitaire de faire annuler une conférence qui,  dans son résumé, frôlait le discours haineux. J’ai ensuite subi les foudres de plusieurs personnes que je considérais comme des allié.e.s, qui m’accusaient de faire de la censure et de brimer la « liberté d’expression ». 

(Pour être honnête, je regrette d’avoir demandé que l’annulation de la conférence : ça lui a donné beaucoup plus de visibilité que ce qu’elle méritait…)
 
Mais mine de rien, ça m’a beaucoup fait réfléchir, parce que j’ai quand même un grand respect pour mes allié.e.s intellectuel.le.s. Est-ce que je faisais vraiment de la censure? Est-ce que la conférence était effectivement haineuse? Quelle aurait été la meilleure façon de condamner ce discours? 
 
Comment fait-on pour savoir quels discours sont haineux et lesquels ne le sont pas?
 
Si seulement j’avais pu réfléchir à tout ça en paix.
 
Entrent en scène : une SAAQ qui demande à ses employé.e.s de ne plus dire « Monsieur » et « Madame »; un reportage de Radio-Canada sur la liberté d’expression; une table ronde sur les « safe space » dans les universités; une poignée de chroniqueuses.eurs qui invoquent une « dictature des minorités »…
 
Wow, une dictature, rien de moins!
 
J’aimerais beaucoup avoir une posture objective sur ces discussions et dire simplement qu’après analyse, la liberté d’expression DOIT pouvoir s’exprimer (!) également des deux côtés pour comprendre un enjeu. Or, je suis obligée d’être subjective, parce que la notion d’égalité, dans ce contexte, c’est un leurre. C’est ignorer les dynamiques de pouvoir qui se jouent toujours dans un débat.
 
Voyons un exemple. Une cliente demande à un employé de la SAAQ de cesser de l’appeler «Monsieur». Il dit non. Elle redemande. Il redit non, prétextant que la mention de sexe sur ses papiers dit « Homme ». Elle dépose une plainte – la Charte des droits et libertés inclut l’identité de genre dans ses motifs de non-discrimination – puis la succursale décide de demander à ses employé.e.s de cesser de dire « Monsieur » et « Madame » quand illes s’adressent à des client.e.s.
 
On s’affole : « Ça va trop loin! La police du vocabulaire nous condamne! Oppression! Censure! »
 
Si on regarde ce cas avec la loupe de l’égalité, on voit que d’un côté, l’employé est censuré puisqu’on l’empêche de dire ce qu’il croit être la bonne chose; de l’autre côté, on voit que la cliente est aussi brimée, puisque l’employé refuse de reconnaître son identité. Comment trancher? Qui a raison?
 
Voyons maintenant le même exemple en intégrant les dynamiques de pouvoir. L’employé, s’il ne peut plus dire « Monsieur » ou « Madame », doit plutôt dire… Le prénom et le nom de famille, par exemple. Il doit dire « Vous ». Il doit trouver une formulation neutre. 
 
La cliente, si elle se fait appeler « Monsieur », subit… un «outing » public dans la salle d’attente. Elle doit mesurer si elle peut faire confiance à l’employé pour la gestion de son dossier, prouver à l’employé ou à l’institution qu’elle ne fa-
bule pas, s’inquiéter de si elle subira de la violence à la sortie de la SAAQ – ou même à l’intérieur… et j’en passe.
En gros, si la pire oppression que tu vis dans ton quotidien c’est de trouver des nouvelles façons d’être poli.e, je n’ai pas l’impression que tu es opprimé par grand-chose.
 
C’est vrai, on ne peut pas utiliser cet exemple à toutes les sauces. Sur le cas « conférence anti-trans », par exemple, ce n’est pas si simple. Mais gardons l’idée des dynamiques de pouvoir. Une conférence a été arrêtée par un groupe de personnes qui considéraient le propos comme haineux : et alors? Assiste-t-on à une dérive de la rectitude politique, ou à une manifestation de la liberté d’expression aussi assourdissante que celle qui pollue nos ondes de radio et les pages de nos journaux?
 
On ne m’y reprendra plus, à tenter d’empêcher la tenue d’une conférence. Mais je ne laisserai pas non plus la peur (peur d’être émotive, d’être insultée, d’être menacée, d’être discréditée) m’empêcher de dénoncer les âneries des bigots. C’est facile pour moi, en plus : j’ai vraiment une très grande variété de vocabulaire pour rester polie.