À livre ouvert...

Une irrésistible envie de fuir

Julie Vaillancourt
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Catherine Bellemare

Pour son premier roman, Catherine Bellemare explore avec sensibilité des préoccupations touchant maint femmes de sa génération. À travers Émilie et Anna, identité sexuelle, relations interpersonnelles, anorexie, alcoolisme, toxicomanie et solitude sont quelques-unes des thématiques abordées. L’auteure, originaire de l’Outaouais, discute de son premier roman, à livre ouvert.  

« Un projet de longue haleine », insiste d’emblée l’auteure de 27 ans, puisque certains passages ont été écrits dès l’âge de 16 ans: « J’écrivais par périodes et j’avais de longs moments d’arrêts. C’était difficile de re-coller certains morceaux, donc ça m’a pris plusieurs années avant de me décider à le faire. Écrire ce livre m’a beaucoup aidé sur le plan personnel, j’en avais besoin, j’ai parlé de certains tabous… La rencontre qui s’est passée dans le livre s’est réellement passée dans ma vie; ça été le dernier coup de pouce pour me décider à faire un roman ». Cette rencontre à laquelle se réfère Catherine Bellemare, est celle d’Émilie et d’Anna, deux femmes dans la vingtaine qui tombent amoureuses alors qu’elles sont déjà toutes deux en relation (Émilie avec Louis et Anna avec Chloé): «J’avais essayé d’écrire là-dessus auparavant, mais honnêtement, j’ai été uniquement capable de le faire lorsque cela m’est arrivé. J’ai commencé à me questionner sur ça (mon orientation sexuelle) quand j’avais 15 ans. Je savais que j’avais une attirance. Quand j’ai rencontré cette fille, c’était la première fois que j’étais en amour, c’était fort et incontrôlable. Il ne s’était même pas passé quelque chose de physique avec cette fille, que j’avais déjà mis fin à ma relation avec mon copain. Ça me criait en dedans que mes sentiments prenaient forme. Justement je pense que c’est beaucoup surfait la relation entre deux filles. C’est comme n’importe quelle forme d’amour. Mon roman n’est pas une histoire d’amour. Justement, je crois que je voulais « normaliser », car pour moi, il y a quelque chose de tellement normal là-dedans. Tu tombes en amour. Pour moi ce roman est une connexion entre deux personnes…profondément seules, en fait. », explique celle qui vit aujourd’hui avec sa copine (qui fut d’ailleurs sa relectrice). Dans Une irrésistible envie de fuir, la relation lesbienne est abordée de façon authentique, sans toutefois occuper la place centrale du récit ou alors se cantonner dans des descriptions sulfureuses de scènes d’amour saphique. « Je crois que le thème (du lesbianisme) pourrait être plus exploité dans les romans. J’essaie d’en trouver, mais j’en ai très peu à l’esprit, si ce n’est que la bande-dessinée Blue is the Warmest Colour », avance la diplômée en littérature qui cite notamment les Nelly Arcan, Amélie Nothomb, Justine Lévy, Lamartine et Hemingway parmi ses influences.
 
Bien que l’écriture du roman se déroule sur près d’une décennie, plusieurs thématiques d’actualité, notamment vis-à-vis de la jeune génération, sont explorées. Le personnage d’Émilie, en relation stable avec Louis depuis 3 ans, se reconnait mal dans cette idée d’une relation plus traditionnelle à «l’image du couple parfait», une réalité chez les jeunes générations qui tranche par rapport à celle de leurs parents. «Oui je suis totalement d’accord», ajoute l’auteure, qui enchaîne: «La nouvelle génération est très ouverte. Avant, on ne parlait pas du tout des transsexuels et aujourd’hui dans certaines écoles secondaires, on crée des toilettes unisexes. Lorsque j’étais adolescente, parler de transsexualité était extrêmement tabou. Aujourd’hui, on a fait du chemin et les gens sont plus ouverts.» D’ailleurs, le pictogramme utilisé sur la pochette du roman évoque, à certains égards, les toilettes non genrées, ou du moins l’idée de ne pas se conformer, de questionner ce qui est préétablie, au-delà des genres. Si la transsexualité n’est pas abordée dans Une irrésistible envie de fuir, plusieurs sujets dits marginaux le sont; Émilie devient escorte pour un temps et questionne le couple hétérosexuel traditionnel, Anna souffre d’anorexie et Émilie et Anna ont une relation lesbienne, des préoccupations qui se retrouvent au coeur même de la vie de l’auteure: « Quand j’écris, on dirait que je n’arrive pas à me cacher. L’anorexie a été une partie du livre extrêmement difficile à écrire, puisque je l’ai vécue. Lorsque cela a commencé, vers l’âge de 15 ans, je lisais déjà beaucoup, mais je trouvais peu de livres qui abordaient le sujet. Je me suis décidée à le faire parce que j’ai pensé aux adolescentes. Je me suis dit qu’à l’époque si j’avais lu quelque chose à ce sujet peut-être que ça m’aurait apaisée un peu… Si mon livre peut toucher ne serait-ce qu’une seule fille, je ne l’aurai pas écrit pour rien. » D’ailleurs, l’anorexie fut pendant longtemps un sujet difficile à aborder pour elle-même, avoue Catherine, mais « en acceptant d’être publiée, je m’engageais à en parler. C’est mon vécu et si je l’ai écrit dans mon roman, c’est parce que j’en suis à l’étape de pouvoir en parler. C’était une étape nécessaire dans ma guérison», confie émotivement l’auteure. 
 
Si Catherine Bellemare se reconnait dans le personnage d’Anna, il en est de même pour celui d’Émilie, les personnages étant en quelque sorte toutes des facettes d’elle-même: « Surtout avec un premier roman, sans nécessairement le faire exprès, on écrit sur ce qu’on connait et sur soi. J’ai intégré plusieurs facettes de moi-même dans plusieurs personnages, ça masquait un peu l’évidence… Justement, je fais allusion à la médication d’Émilie dans le roman et j’ai été diagnostiquée bipolaire (de type fonctionnel). Je me suis cherchée pendant longtemps, c’était un malaise toujours présent. Les drogues et l’alcool ont été aussi des épisodes, mais l’anorexie a été le plus grave et le plus profond. » Ainsi, l’écriture se veut un exutoire, une certaine libération qui vient mettre un baume, avoue Catherine. « En ce moment, je suis super heureuse, ma vie va bien! Je me rappelle qu’à une certaine époque je n’envisageais pas pouvoir avoir la vie que j’ai là… Ca m’a beaucoup aidé d’écrire. », conclue celle qui travaille présentement à l’écriture d’un second roman. L’auteure n’a plus cette « irrésistible envie de fuir », si ce n’est que dans l’écriture…
 
Une irrésistible envie de fuir (2017, 240 pages) de Catherine Bellemare est disponible aux Éditions David.