Rencontre avec le danseur Raphaël Bouchard

Le danseur en amour avec le maître de ballet

Samuel Larochelle
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Raphaël Bouchard
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Raphaël Bouchard a toujours senti qu’il travaillerait à l’étranger. Athlète en plongeon durant son enfance, il imaginait se recycler en acrobate du Cirque du Soleil à l’âge adulte, mais c’est plutôt la danse qui a tenu les rênes de sa destinée. Après avoir eu la piqûre lors d’un cours au secondaire, il a fait sa place à l’École supérieure de ballet de Montréal. Puis, en 2004, son audition avec les Ballets de Monte-Carlo a complètement changé sa vie : il a obtenu un contrat pour danser à Monaco et rencontré son futur mari, Gaby Baars, un maître de ballet.

 Raphaël BouchardLeur histoire pourrait carrément faire un film : le danseur et le maître, le Québécois et l’Européen, le jeunot et le moins jeune. « Quand je l’ai vu en auditions, je l’ai tout de suite trouvé beau, sans connaître sa place dans la compagnie, dit Raphaël. Lui, il me parlait en rougissant chaque fois. Lorsqu’on m’a offert un contrat et qu’on me l’a présenté, j’avais déjà un coup de cœur. » Leur histoire n’est pourtant pas dénuée d’obstacles. « Le directeur de la compagnie, Jean-Christophe Maillot, avait déjà dit à Gaby qu’il n’avait pas le droit de sortir avec un danseur. Gaby était déjà en couple avec un gars qui travaillait pour la compagnie et il me trouvait trop jeune. Nous avons 14 ans de différence. Mais moi, ça ne me dérangeait pas. » Trois ans ont passé avant que les deux hommes vivent leur amour au grand jour, après avoir tenté l’amitié et une relation en cachette. « On a décidé d’être ensemble en avril 2008 et on a acheté une maison en juin. On voulait marquer le coup et prouver qu’on n’était pas juste un fling. Six mois plus tard, on s’est unis civilement.»
 
Leurs rapports au travail n’en étaient pas moins professionnels. « Je n’avais pas droit à l’erreur et je devais toujours prouver que ce que j’obtenais n’était pas en lien avec lui. Quand le directeur réfléchissait aux rôles d’une œuvre, Gaby ne mettait jamais mon nom de l’avant, à moins que Jean-Christophe l’ait amené lui-même. » D’ailleurs, puisque Gaby était maître de ballet pour la compagnie, il commentait et corrigeait fréquemment le travail de son amoureux. « Je l’ai connu comme ça, alors c’était normal pour moi. Le rapport d’autorité que nous avions au travail n’a jamais causé de friction. »
 
Évoluant dans le même milieu, les amou-reux comprenaient donc les subtilités de leurs professions et de leur environnement très spécial : la Principauté de Monaco, où ils côtoyaient la royauté régulièrement. «La princesse Caroline était la marraine de la compagnie et elle assistait à toutes nos premières, tout comme Albert. Elle venait aussi voir nos répétitions et luncher avec le directeur. Avec le temps, on ne s’en rendait plus compte.» Cette proximité avec l’élite monégasque a eu ses bons et ses moins bons côtés. «Quand on sortait en boîte, on avait qu’à mentionner qu’on dansait pour les Ballets pour être admis. J’ai fait énormément la fête durant ma jeunesse là-bas. C’était hyper agréable. Mais ce n’est qu’en arrêtant de sortir que j’ai été promu dans la compagnie. Je suis devenu demi-soliste et soliste.»
 
 Raphaël BouchardFaisant le tour du monde avec la compa-gnie pendant des années, Raphaël et Gaby ont ensuite été séparés par un océan, lorsque l’interprète a décidé de faire sa place au Pacifique Northwest Ballet de Seattle. «Gaby voulait partir avec moi, mais ça a pris du temps avant qu’il soit remplacé. Pendant un an et demi, il passait un mois en Europe et un mois avec moi.» Une réalité complexe, mais motivée par une volonté de progression du danseur. «Comme je suis arrivé très jeune à Monaco, ça a pris beaucoup de temps avant qu’on réalise que j’avais grandi. J’avais été mis dans une boîte, où j’étais heureux, mais je voulais sortir de l’image du petit jeune avec plein d’énergie. J’avais envie d’être un prince et de jouer des rôles romantiques. »
 
L’expérience américaine a toutefois été vécue en demi-teintes. « Comme je n’avais aucune expérience en classique, je suis passé de soliste à corps de ballet. Mais j’ai appris énormément. J’ai poussé sur les murs et je suis sorti de ma boîte. La première fois que Gaby m’a vu en spectacle là-bas, il m’a dit qu’il ne m’avait jamais vu danser comme ça. En même temps, on n’a traité comme le nouveau au bas de l’échelle. Ça faisait un peu mal au cœur. » Après deux ans, Raphaël a senti l’envie urgente de rentrer au bercail. 
 
Arrivés à Montréal en juin 2015, les deux hommes ont vite fait leur place dans la danse montréalaise. Gaby est devenu enseignant à l’École supérieure, alors que Raphaël conclut actuellement sa deuxième saison aux Grands Ballets. Tout juste de retour au Québec, après une série de spectacles au Théâtre de Chaillot de Paris à la mi-mars, il sera en action au Théâtre Maisonneuve du 23 mars au 1er avril dans Minus One, du chorégraphe Ohad Naharin : il improvisera pendant 30 minutes sur scène avant le début du spectacle et participera à la plupart des tableaux avec des danseurs masculins. Toujours plein de projets, le couple songe investir dans l’immobilier et peut-être ouvrir un bed & breakfast ou une école de danse dans Charlevoix, où il possède une maison. Une histoire d’amour et de danse… à suivre. 
 
 
MINUS ONE, au Théâtre de Maisonneuve, du 23 mars au 1er avril