Avec les drags de la série

En direct de l’univers des drag queens

Patrick Brunette
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Dès le 7 avril prochain, ARTV diffusera la série documentaire « Ils de jour, elles de nuit », une fabuleuse incursion dans le monde des drag queens. Huit épisodes qui vous feront découvrir l’envers du décor de cet art de la scène avec six drag queens et leur alter égo sans maquillage ni paillettes. Le tout présenté par la fée marraine des drags de Montréal, Mado Lamotte.  

Dans la salle de réunion du producteur Zone 3, la fébrilité est palpable. Les vedettes de la série documentaire sont réunies pour regarder pour la toute première fois quelques épisodes de cette série à laquelle ils ont participé. Le générique d’ouverture nous fait découvrir les drag queens qui ont accepté de lever le voile (et la perruque!) sur leur métier : Tracy Trash (Marc-André Leclair), Barbada de Barbades (Sébastien Potvin), Rita Baga (Jean-François Guevremont), Lady Boom Boom (Henri Delisle-Langlois), Gabry-Elle (Gabriel Meagher-Gaudet) et la vraie fille du groupe, Lady Poonana (Léa Fortin).
 
 
Autour de la grande table, tous les yeux sont fixés vers la télévision. Des éclats de rire ponctuent la séance de visionnement. Pendant ce temps, je kidnappe à tour de rôle les participants qui ont laissé robes et bijoux à la maison, le temps d’en apprendre un peu plus sur ce projet unique.
 
Mado LamotteCeci n’est pas un freak show
Mado, c’est la doyenne du groupe. Dans la série, elle joue le rôle de l’animatrice et de la narratrice. Assise sur son trône, elle nous accompagne à la découverte de ce monde qui faisait partie de l’underground quand elle a elle-même commencé sa carrière, il y a 30 ans. «Je suis présente à toutes les émissions. Mais ce que la série veut mettre de l’avant, c’est l’univers des drag queens, pas l’univers de Mado. L’emphase n’est pas mise sur moi mais bien sur des drags de la relève et aussi sur les drags qui font le métier depuis plusieurs années.»
 
Ils de jour, elles de nuit, c’est bien plus que la rencontre de deux générations de drag queens. C’est un accès privilégié aux coulisses du cabaret Mado, du café Cléopâtre, du Cocktail et du Drague à Québec. «Ça montre vraiment ce qu’est notre milieu, précise Mado. C’est tout sauf du sensationnalisme comme on le voyait dans les reportages des années 80, alors qu’on passait pour des freaks de la société.»
 
L’authenticité, c’est ce que recherchait le réalisateur de la série, Fré-déric Gieling. «J’ai découvert des gens intéressants au vécu riche et, pour moi, c’était important de rendre leur réalité de la façon la plus réelle possible. On est loin de Cover Girl (la comédie dramatique diffusée en 2005).» Et Mado d’ajouter: «Cette série télé était une pa-rodie de notre milieu!»
 
Ils de jour, elles de nuit se veut grand public et ça marche. Les gens peu familiers avec cet univers sauront s’y retrouver autant que les habitués des shows de drags. Pour y parvenir, l’équipe derrière la série a réussi à dénicher de beaux personnages. «Ce qui est important pour moi, précise le réalisateur, c’est qu’on s’attache à ces personnes. J’ai découvert pendant les dix mois de tournage un grand sens de la communauté dans ce milieu. Il y a beaucoup plus d’entraide que de bitchage». Comme l’art de la drag ne s’enseigne pas à l’école, c’est réconfortant de voir des drags d’expérience offrir des conseils aux plus jeunes qui commencent dans le métier. «Ils ont tous été très généreux. J’ai rarement vu une si grande ouverture pendant un tournage», affirme le réalisateur qui avait peu vu de shows de drags avant d’amorcer le documentaire.
 
coulisse5 gars, 1 fille
L’idée de suivre des drag queens dans leur quotidien revient à Maryse Pagé, recherchiste pour cette série documentaire. Elle a su dénicher (avec l’aide de Mado pour plusieurs candidats) des perles rares. Chaque personne a ses propres motivations pour monter sur scène, a sa propre histoire.
 
À commencer par la seule fille de la gang, Lady Poonana alias Léa Fortin. Cette jeune femme de 19 ans doit travailler fort pour se faire accepter parmi les boys. «Pour plusieurs personnes, c’est difficile d’accepter qu’une femme cisgenre vue comme hétérosexuelle puisse s’infiltrer si facilement dans un monde d’homosexuels qui ont fait des batailles pour avoir le droit d’exister. C’est quelque chose que je comprends, mais c’est pas quelque chose que j’accepte. Je me sens un peu discriminée. Mais je comprends d’où ça peut venir cette réticence-là à voir des femmes devenir drag». Pour Mado, rien n’empêche une fille de faire ce métier : «Si t’es capable de faire oublier la fille – ou le gars- derrière le personnage, t’as gagné ton pari! C’est certain que le public peut se demander pourquoi il irait voir une fille interpréter une fille. La job de la fille, c’est d’être plus clownesse, plus extravagante. Ce que je donne comme conseil : oublie Maybelline, faut pas que tu sois super belle, faut que je te trouve flyée.» Et Lady Poonana tire merveilleusement bien son épingle du jeu!
 
Autre artiste drag de la relève, Henri Delisle-Langlois (Lady Boom Boom) est aussi très attachant. Il ne cache pas la fascination qu’il a toujours eue pour les drag queens. Fan de la première heure de la télé-réalité américaine RuPaul’s Drag Race, Henri marche dans les traces des autres drags qu’il idolâtrait. On le suit, entre autres, pendant sa participation au concours Miss Cocktail 2016. D’anciens amis du secondaire ne sont pas surpris de le voir faire ce métier aujourd’hui. «J’ai toujours eu un style particulier en gars, avoue Henri, le participant au look androgyne. Plus jeune, je me levais à 6 heures du matin pour me coller des perles dans les cheveux. En Coulisseplus, j’avais un document dans mon ordi pour planifier tout ce que j’allais porter pendant le mois. Y’était surtout pas question que je porte les mêmes vêtements deux fois dans le même mois!»
 
Bien sûr, Ils de jour, elles de nuit aborde la question du maquillage, des chorégraphies, des costumes (attendez de voir Sébastien Potvin comparer ses vêtements à ceux de son alter ego, Barbada!). Mais la série va au-delà de ça en donnant aussi la parole aux parents et aux amis des six drags. En entrevue, Gabriel Meagher-Gaudet (Gabry-Elle) me dit avoir été touché car ses proches ont témoigné devant la caméra à son insu: «Ma mère et mes amis sont dans le docu-réalité. J’ai vu ma mère dire qu’elle était fière de moi. Ça m’a fait chaud au cœur!»
 
Autre beau moment de la série : Sébastien (Barbada) en entrevue avec sa mère. En toute simplicité, on découvre la complicité entre les deux. Et on apprend que c’est Sébastien qui a montré l’art du maquillage à sa mère.
 
D’autres belles surprises sont au rendez-vous comme le séjour de Jean-François Guevremont (Rita Baga) en Inde. Drag depuis 10 ans, Jean-François est aussi le directeur de la programmation et des ressources humaines à Fierté Montréal depuis 3 ans. C’est dans le cadre de cette fonction qu’il s’est rendu en Inde en 2016. L’équipe de tournage l’a suivi. «On m’a demandé de performer là-bas. Comme il n’y avait pas de loge sur place, j’ai dû me changer à l’hôtel et traverser la rue achalandée pour me rendre dans la salle de spectacle. Les gens pensaient que j’étais une actrice canadienne célèbre!», se rappelle-t-il. Il faut voir les têtes se retourner sur son passage. Partout où elles vont, les drag queens font tourner les têtes! De Montréal à Mumbai en passant par Trois-Rivières!
 
coulisseLa plus expérimentée des drags dans cette série, Tracy Trash (Marc-André Leclair), compte 14 années d’expérience. «Je fais partie de l’âge d’or de la drag queen! ». Il a observé depuis toutes ces années l’évolution de ce monde. « De nos jours, c’est un milieu plus propre, les drags sont plus belles. Disons que la barre est haute et faut que t’accotes ça si tu veux te faire remarquer.» Jean-François, avec son bagage collégial en théâtre et son expérience, est un mentor pour la jeune génération de drags. «J’adore la scène et le public, dit-il. Je suis une plotte à public! J’aime faire sourire les gens, les amuser. Nous, on est des clowns pour adultes et je pense qu’on en a besoin dans la vie!» Pour Gabriel, son plus grand vœux serait que «l’art de la drag queen soit plus pris au sérieux, au même titre que celui de chanteur ou d’humoriste!» C’est ce que les huit épisodes de Ils de jour, elles de nuit réussissent à faire : donner une crédibilité, une notoriété à un métier artistique qui est loin d’être un simple hobby!
 
ILS DE JOUR, ELLES DE NUIT  
Du 7 avril au 26 mai 2017, 19 h 30 sur ARTV.
En rappel samedi 18 h 30, lundi 22 h 30 et en vidéo sur demande.




ILS DE JOUR, ELLES DE NUIT

Glissez la sourie sur la photo pour voir la transition


Barbada de BarbadesBarbada de Barbades / Sébastien Potvin

Sébastien enseigne la musique dans des écoles primaires de la Rive-Sud de Montréal. Ses élèves vont découvrir que la nuit arrivée, leur prof se métamorphose en Barbada, une véritable bête de scène en plus d’être douée pour animer les foules. C’est au Unity que Sébastien se fait remarquer : «Je ne bois pas d’alcool, je ne fume pas, je ne prends pas de drogue. Mais j’aime danser. On m’a demandé d’être danseur accompagnateur avec des drags. J’ai accepté. Et en 2005, on m’a encouragé à m’inscrire au Star Search au cabaret Mado. Je m’étais fait un costume avec un rideau et comme je n’étais pas capable de coudre, j’ai fait un trou dedans pour m’en faire une robe. C’était terrible! Mais visiblement, les juges ont vu le potentiel parce que j’ai gagné après ma deuxième participation au concours!»


 

 

Tracy TrashTracy Trash / Marc-André Leclair

Originaire de Pierrefonds, Marc-André a étudié en théâtre au cégep Lionel-Groulx. Il voulait être acteur. Il est devenu drag queen il y a 14 ans. Tracy Trash fait partie des meubles au cabaret Mado et il a su faire évoluer son personnage avec les années. «Être drag, c’est créer l’illusion. Quand t’as créé ta propre illusion, tu peux faire ce que tu veux de ton personnage.» Son plus beau moment de tournage? «Le tournage d’un vidéoclip sur la chanson Man! I Feel Like a Woman! de Shania Twain.» Sa plus grande crainte? «J’haïs pour mourir me voir à la télé. Je suis juste pas capable de me regarder. Je sonne pas bien. J’aime pas m’écouter. Je vois toujours mes défauts.»

 


 

 

Rita BagaRita Baga / Jean-François Guevremont

La première fois qu’il a rencontré une drag queen, Jean-François était sous le choc. «J’avais 16 ans et j’étais au Sky. Tout d’un coup, y’a Miss Butterfly qui sort de nulle part, vêtue de vinyle de la tête au pied en dominatrice! Je comprenais rien de ce qui se passait.» 14 ans plus tard, Jean-François termine sa maitrise en développement touristique, occupe un poste chez Fierté Montréal en plus d’être Rita Baga depuis déjà 10 ans. «Ça a commencé avec ma bonne amie Dream qui me disait que je serais drôle en drag avec les faces que je faisais! » Jean-François avait par le passé toujours fait attention à mettre une frontière entre ses deux vies professionnelles. «Là, les gens vont voir mes deux identités!» Pas si mal pour un gars qui avait peur d’aller au cabaret Mado de crainte qu’on le force à s’habiller en femme!



Lady Boom BoomLady Boom Boom / Henri Delisle-Langlois

Henri aura bientôt 21 ans. Le jeune homme au look androgyne commence une carrière prometteuse. «J’ai toujours été coloré!» Déjà en secondaire 2, Henri affiche ses couleurs : «Je disais que j’étais bi-slash-vraiment gai! Ce sont mes parents qui voulaient que j’ajoute le «bi», parce que pour eux, ça serait plus facile à accepter dans ma classe à 12 ans.» Il se tourne vers la musique pendant ses études et il apprend le piano et le cor français. Mais c’est en découvrant RuPaul’s Drag Race qu’il découvre sa véritable passion : «Je suivais ça dès le début. J’ai découvert ce monde grâce à cette télé-réalité. Je ne pensais pas en faire. Ma mère me disait «C’est spécial en autant que ça reste à la télé, ok?» Finalement, c’est moi qui se retrouve dans la télé à en faire! J’ai super hâte que mes parents me voient dans la série documentaire!»



Gabry-Elle Gabry-Elle / Gabriel Meagher-Gaudet

Qu’est-ce qui pousse un jeune de Shawinigan à aller étudier à Toronto? Son amour pour les comédies musicales! Eh oui, Gabriel a suivi une formation en musical, ce qui l’a amené, entre autres, à jouer le rôle de la mère dans la production Hairspray, il y a quelques années. «C’est à ce moment qu’on m’a demandé d’animer en drag queen un cabaret pour une levée de fonds à Toronto. C’est comme ça que mon personnage Gabry-Elle est né.» De retour au Québec, il a été directeur artistique au Drague dans la capitale nationale. Gabriel, 24 ans, est très fier de sa participation à ce docu-réalité : «On va apprendre tout ce qui se cache derrière : les préparations, le stress, la double vie. Moi, par exemple, en plus d’être drag, je chante avec un groupe.»

 


 

 

Lady PoonanaLady Poonana / Léa Fortin

Léa a découvert le monde des drag queens sur internet. Et elle a décidé de le devenir. «On est une minorité dans une minorité » avance la jeune artiste de 19 ans qui se décrit comme queer et féministe. «À 17 ans, j’étais obsédée par les drag queens! Je voulais faire ça. Mais étant une femme cisgenre, je me disais que c’était pas une opportunité qui s’offrait à moi. Je suis devenue amie avec toutes les drags de Montréal!» Léa termine ses études en mode au collège LaSalle. Son rêve? Devenir designer de mode et lancer sa propre marque de lingerie et de corsets. Et aussi, avoir son show régulier au Café Cléopâtre, son endroit préféré. Le style de Lady Poonana? «C’est très Broadway, avec des références aux années 30 à 70. Yma Sumac, Judy Garland. Je m’inspire de John Waters, Lucille Ball, Betty Page, Joan Crawford”. Léa, c’est l’anti-conformiste du groupe. Une fille remplie de surprises : «Adolescente, j’étais isolée parce que j’aimais pas les gens et que les gens m’aimaient pas. J’allais beaucoup sur internet. J’aime plus explorer le passé que le présent.»