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Au Vietnam, les trans contraints au marché noir

L'agence AFP
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Chaque semaine, Huynh Nha An fait face au même dilemme: garder ou pas un peu de son maigre salaire afin d'acheter au marché noir les hormones dont elle a besoin pour éviter que ses poils de barbe ne repoussent.

Né homme mais se sentant femme, Nha An, 21 ans, s'auto-prescrit et s'injecte elle-même des hormones en provenance de Thaïlande - quand elle peut se le permettre. "Si je ne prends pas régulièrement des hormones, je redeviens un garçon, je ne suis plus douce comme une fille", explique cette vendeuse de rue, qui aime chanter.

Au Vietnam, la prise d'hormones et la chirurgie pour changer de sexe ne sont pas légales, ce qui pousse des milliers de Vietnamiens à l'auto-médication, bien que l'injection d'hormones non surveillée puisse entraîner des lésions hépatiques, des caillots de sang ou de l'hypertension artérielle.

Dans ce pays communiste d'Asie du Sud-Est, les tabous sont forts et la société reste très conservatrice.

Toutefois, le gouvernement, qui s'aventure d'habitude rarement sur ce terrain, envisage de rendre possible par une loi le changement légal de genre, un geste qui pourrait permettre aux 300.000 transgenres du pays un meilleur accès aux services de santé. Si une telle loi se concrétisait, elle n'entrerait cependant pas en vigueur avant 2019 au plus tôt.

Huynh Nha An s'en remet pour l'instant à ses amis: ce sont eux qui la conseillent sur la posologie et la fréquence des injections, explique-t-elle, alors qu'il n'existe pas pour l'instant de spécialistes ou de cliniques capables de la prendre en charge en cas de problème.

Depuis quelques mois, elle dépense pour acheter des hormones près de la moitié de son revenu mensuel de 100 dollars, ou emprunte à ses amis. Sa famille, elle, a cessé de lui donner de l'argent depuis qu'elle a fui la maison.

"Mes parents me voient encore comme une personne malade, ils ne m'acceptent pas comme une fille", raconte-t-elle.

Des chamans comme guérisseurs

Il est difficile de trouver des oestrogènes et de la progestérone au marché noir au Vietnam, donc la plupart des trans comme Nha An se fournissent en Thaïlande.  A l'inverse, se procurer de la testostérone est plus facile pour ceux qui en ont besoin pour une vie d'homme, car cette hormone est aussi utilisée par les adeptes de bodybuilding et pour doper la libido, elle est donc plus accessible sur le marché noir. Malgré les risques de l'auto-médication, Nha An a eu de la chance jusqu'à présent.

Mais pas Jessica Nguyen: cette femme a développé un abcès après une injection et rêve aujourd'hui d'un meilleur accès aux traitements. La chirurgie de réassignation de sexe lui a coûté 4.000 dollars en Thaïlande, une fortune pour la plupart des Vietnamiens. Et pour 1.800 dollars, elle s'est fait faire des seins, cette fois-ci au Vietnam, où rien n'interdit aux personnes trans d'avoir recours à cette opération.

"Je me sentais comme une autre personne... Je suis heureuse dans mon corps maintenant", raconte Jessica, qui a quitté sa famille à l'âge de 20 ans après plusieurs années pendant lesquelles ses parents ont tenté de la "guérir" en faisant appel à des médecins mais aussi à des chamans.

Le Vietnam pionnier ? 

S'il légifère dans ce domaine, le Vietnam sera l'un des premiers pays d'Asie du Sud-Est à le faire.

"Nous devons évaluer quelles installations médicales seront compatibles pour faire de l'hormonothérapie ou de la chirurgie pour les personnes trans", a déclaré Nguyen Huy Quang, un responsable du ministère de la santé.

La loi en chantier est aussi censée déterminer qui sera autorisé à changer de sexe légalement. En l'état actuel des débats, il est probable que les personnes ne suivant pas de traitement hormonal ou qui n'ont pas subi de chirurgie ne soient pas admissibles.

Pour Phong Nguyen, c'est une mauvaise nouvelle: ce militant de l'association ICS, né femme mais qui s'identifie comme un homme, a cessé de prendre des hormones et n'a pas l'intention d'être opéré.

Ce qui semble l'exclure des critères aujourd'hui évoqués pour un changement de sexe légal.

Il serait ainsi contraint de conserver une carte d'identité de femme, et proteste: "la loi doit valoir pour tout ceux qui s'identifie comme transgenre, quelle que soit leur condition physique", dit-il.

Outre l'impact psychologique, vivre comme un homme avec une carte d'identité de femme constitue un vrai casse-tête bureaucratique, pour postuler à un emploi, ou simplement ouvrir un compte en banque...