Questions d’identité

Dis-moi la taille de ton pénis et je te dirai qui tu es…

Samuel Larochelle
Commentaires
Samuel Larochelle

Il ne faisait pas partie des utilisateurs d’applications qui se contentent de dire bonjour, d’attendre mes statistiques corporelles et d’exiger mes préférences sexuelles. Il entretenait la discussion. Me charmait, me faisait rire et m’allumait. Jusqu’à ce qu’on veuille se rencontrer. À cet instant précis, une bulle d’anxiété a grandi dans son esprit et tous ses messages n’avaient qu’un but : il voulait savoir, que dis-je, il avait BESOIN de connaître la grosseur de mon pénis, à défaut de quoi il préférait ne pas me rencontrer. Instinctivement, j’ai voulu faire mon cute en répondant qu’il le verrait s’il était capable d’allumer ma tête et mon corps. J’ignorais alors que ses propos allaient empirer…

Il a d’abord tenté de m’expliquer pourquoi sa requête était si importante. Après avoir croisé plusieurs hommes qui avaient surestimé la taille de leur sexe, pour ne pas dire menti sur ses dimensions, il portait en lui une forme de traumatisme : la frustration d’avoir été trompé et la déception de ne pas avoir été comblé. Malgré mes réponses qui se voulaient compréhensives, mais sans compromis sur ma position, il a continué en m’expliquant qu’il ne ressentait rien s’il était pénétré par un pénis de taille moyenne ou plus petite. 
 
Plus il se justifiait, plus je me fermais, et plus je sentais chez lui une réaction anxiogène. Il ne faisait pas seulement me partager ce qu’il préférait. Il était profondément inquiet, voire troublé de ne pas savoir. Comme une forme de détresse perceptible dans chacune de ses phrases. 
 
Non seulement il me répétait ses arguments comme un robot, mais il essayait aussi d’analyser mon refus, convaincu que ma discrétion cachait nécessairement un complexe, un malaise avec la nudité ou un dégoût de la sexualité. Ses interventions étaient si ridicules que j’ai eu envie de cesser nos échanges et de le bloquer, mais comme j’étais encore à un âge où j’avais besoin d’avoir raison et d’être entendu, j’ai poursuivi. Parce qu’il était magnifiquement beau et jadis capable de soutenir une conversation, j’ai précisé que j’étais extrêmement à l’aise en tenue d’Adam. Et j’ai tenté de jouer le jeu en qualifiant mon sexe avec des mots, plutôt qu’avec des chiffres ou des images. Une façon de lui prouver que je n’avais absolument aucun complexe de ce côté. 
 
Évidemment, j’aurais pu calmer son insécurité en lui transmettant des mesures et une photo de mon pénis. Après tout, des dizaines d’hommes dans les vestiaires sportifs ont vu mon corps nu sans que cela me trouble. Mais quelque chose en moi m’en empêchait : mes principes. Avec lui et avec les centaines d’hommes qui m’ont confronté aux mêmes demandes durant les années suivantes, j’ai toujours refusé d’être résumé au diamètre de mon gland et je n’ai jamais envoyé de photo de mon sexe. Parce que je crains qu’un homme en colère, vengeur ou simplement indiscret partage mes photos à grande échelle. Et parce que je ne suis pas un corps vendu en vitrine. Je souhaite bien sûr que mon physique attire l’œil, aguiche, allume et emballe. Mais j’ai besoin que tout mon être participe au processus. Dans le monde réel, et non sur une application virtuelle que certains usa-gers utilisent comme un catalogue. 
 
Je suis persuadé que plusieurs lecteurs se sentent jugés par mes propos, surtout s’ils préconisent eux-mêmes les échanges brefs, sexuellement orientés, basés sur les statistiques, les photos qui dévoilent et les désirs étalés. Mais comprenez-moi bien : ces hommes ont absolument le droit d’agir ainsi et de préférer leurs interactions rapides et directes. Toutefois, leur liberté ne doit jamais faire de l’ombre aux préférences de leurs interlocuteurs. Même quand ces derniers veulent simplement trouver une baise, ils sont encore nombreux à chérir la notion de mystère. La beauté de ne pas savoir. Le risque d’être amèrement déçu ou agréablement surpris. Plusieurs hommes ont encore envie d’être charmé avant de se déshabiller, et ce, sans répondre à des questions en rafale sur la longueur de leur pénis, la dilatation de leur anus, leur pourcentage de gras ou le mot qu’il préfère utiliser au scrabble : top ou bottom. Ils ne sont pas un produit qui doit correspondre à une série de critères, mais des humains composés d’émotions, de goûts et d’envies, qui méritent d’être découverts, dans une relation sérieuse ou lors d’une rencontre sans lendemain. 
 
Si cette idée paraît lourde aux plus directs d’entre nous, restez fidèles à vos désirs. Mais sachez respecter ceux qui préfèrent la spontanéité graduelle de la réalité. N’étalez pas votre manque de compréhension des humains en essayant de décortiquer la discrétion des hommes qui vous attirent, mais qui pensent différemment. Et surtout, n’oubliez jamais que parmi les occasions que vous manquez en cherchant un pénis ou un trou, plutôt qu’un homme, se trouve peut-être le plus bel humain, le meilleur amant et le plus gros… plaisir. 


 

  Envoyer cet article

Samuel Larochelle

Questions d’identité

Dis-moi la taille de ton pénis et je te dirai qui tu es…

Il a d’abord tenté de m’expliquer pourquoi sa requête était si importante. Après avoir croisé plusie (...)

Publié le 17 avril 2017

par Samuel Larochelle