l’amour c’est la guerre!

Sapiosexualité

Frédéric Tremblay
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Frédérick Tremblay

Valentin a lentement mais surement pris ses distances du cercle de Louise. Il aurait aimé être un ami plus fidèle, mais les études et le travail lui laissaient si peu de temps qu’il devait apprendre à prioriser, et la relation de couple passait toujours en premier. Il l’a connu il y a presque un an et est tombé en amour avec son goût du défi avant même de lui parler. Cette passion commune pour le renouveau a entretenu la flamme de leur relation un bon moment. Mais au quotidien, et plus encore dans certaines discussions plus sérieuses à propos de leurs visions de la vie, Valentin ressentait un malaise qu’il s’expliquait mal. Une sorte de sentiment d’incomplétude, de frustration handicapante. Et donc même s’il le trouvait terriblement beau, que le sexe était parfait et que le temps passé avec lui était toujours agréable, il s’est résolu à le quitter.  

Il s’est d’abord réinscrit sur toutes les applications qu’il avait supprimées pour cause de couple. Mais même s’il apprécie l’excitation sans effort de l’envoi et de l’attente de messages appréciateurs, il en ressort souvent avec l’impression de perdre son temps – lui qui le considère comme la plus précieuse matière première. Il les quitte bientôt. Il se dit qu’il devrait profiter des périodes calmes de sa résidence pour revenir sur de vieux projets qu’il a négligés trop longtemps. La plupart sont des lectures qu’il a toujours voulu faire. Car Valentin, malgré qu’il ait préféré opter pour la sécurité et la pratique mouvementée d’un métier scientifique, garde un côté littéraire qu’il cache souvent, mais n’oublie jamais. Dans une autre vie, il avait pensé devenir auteur professionnel. À l’adolescence, il lisait déjà Balzac, Shakespeare, Cervantès et Dante. Puis des études chronophages et la productive découverte de sa sexualité ont fait s’accumuler la poussière de ses bibliothèques. À son déménagement de la France au Québec, il n’a emporté qu’une boite de livres, en songeant réalistement qu’ils serviraient probablement plus à décorer sa cham- bre qu’à nourrir son cerveau. Avec son nouveau célibat et un désir tout printanier de soumettre sa vie à une quelconque forme de séisme, il décide le temps est venu de remettre sur les rails son ancien huma-nisme et de ressusciter sa large volonté de savoir. 
 
Il s’abonne donc à la BAnQ en se promettant de lire au moins un ou deux livres par semaine. En même temps qu’il s’inscrit au gym avec le projet d’y aller trois ou quatre fois – pourquoi pas en lisant sur l’elliptique les livres empruntés? Il recommence aussi à s’impliquer plus activement dans ses amitiés. Un soir par semaine ou par deux semaines, il sort avec Jonathan, Jean-Benoît, Sébastien et Louise. Ils vont boire un verre dans un bar du Village – et son charme faisant son effet, même s’il a prévu retourner seul et tranquillement avancer un roman, il finit par ramener quelqu’un. Il commence par le faire sans regret, avec un immense sentiment de légèreté et de liberté. Mais souvent, en pa-rallèle de l’endormissement postcoïtal, il 
se sent traversé d’une vague de lassitude bien plus grande qu’une fatigue physique régulière. S’il parle pour la dissiper, les réponses de l’autre ne font souvent que l’accentuer. Il s’emmerde. Son désir ne lui semble plus aussi fort qu’auparavant; l’attirance ne lui fait plus perdre le contrôle. Il lui prend l’envie de se faire tatouer sur une fesse ce vers de Mallarmé : «La chair est triste hélas!» Mais il soupçonne que la réponse à sa question est ailleurs. 
 
Un samedi matin, il se réveille à côté de sa proie de la nuit. Il détaille ses traits merveilleusement ciselés, caresse ses cheveux doux, admire son corps de rêve. Même s’il n’a plus l’ambition d’être artiste, il lui arrive parfois que quelques alexandrins lui traversent la tête – en poésie comme ailleurs, ses préférences restent très classiques. C’est ce qui se passe à ce moment-là. Il sort son cellulaire et appuie ses poignets contre la cuisse de l’homme pour prendre cette note : « Qui sait combien d’amants t’ont torturé d’ennui / Eux qui avaient du corps, mais oh! si peu d’esprit? / Qui sait combien de fois tu voulus fuir la nuit / Pour trouver dans le jour des amitiés sans prix? » La baise se réveille bientôt et se met à essayer de lui parler de tout et de rien. Il répond par monosyllabes et lui explique bientôt qu’il a beaucoup de travail à avancer. Quand il se retrouve seul, il appelle Louise et lui demande si elle peut convoquer dès que possible un souper avec les mignons. Elle le rappelle dix minutes plus tard pour lui dire qu’ils viendront tous chez elle dès ce soir.
 
Ils ont à peine fini de s’installer à table et de servir le repas que Valentin déballe son sac. « Vous aurez deviné que je n’ai pas déclenché l’état d’urgence pour rien. J’ai quelque chose à vous annoncer. » « Bon, il va faire son coming-in et dire qu’il est hétéro, finalement! » s’esclaffe Louise. «Bien essayé, mais pas vraiment. J’ai plutôt un autre coming-out à faire. Je suis sapiosexuel. » « Sapiquoi? » demande Olivier en grimaçant. « Ça veut dire que je suis attiré par l’intelligence et le savoir. Je suis gay aussi, ne faites pas de gros yeux comme ça! Je préfère définitivement le corps des hommes. Mais le corps ne me suffit pas. Je dois sentir que je fais l’amour à une tête pour être capable de jouir vraiment. Faire plaisir, c’est facile. Mais il n’y a que le plaisir des gens brillants que j’estime. Eux seuls font l’amour comme des hommes – remarquez à quel point les autres sont fiers de baiser comme des animaux. Appelez-moi snob si vous voulez. Je pense juste que c’est une autre orientation sexuelle, à ajouter à la longue liste des LGBTQ etc. Voilà, il fallait que ça sorte. » Louise lève son verre en souriant. « Aux déviances légales, parce qu’elles sont tellement divertissantes! Longue vie à la sapiosexualité! »