Théâtre - Jusqu’au 6 mai 2017

Toccate et Fugue, la tragicomédie de l’individualisme

Denis-Daniel Boullé
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Un party d’anniversaire réunit quelques trentenaires. Un party mal organisé. Les quelques invités s’y présentent le font avec d’autres attentes que de fêter. Entre les échanges convenus et banals, très vite point la difficulté de se parler puisque chacun est enfermé dans ses obsessions et qui exclut l’autre. Et les malentendus s’enchaînent jusqu’à l’arrivée d’une improbable prostituée sur laquelle se cristalliseront toutes les frustrations et les bassesses des invités. Étienne Lepage fait le portrait d’une société où les règles qui régissent les relations humaines sont vidées de leur sens premier, et où l’individualisme exacerbé s’oppose diamétralement au discours tenu par les protagonistes sur leur désir d’être ensemble, de partager, et peut-être même de s’aimer. Chacun joue alors sa partition, n’évitant pas les fausses notes, s’éloignant du tempo, sans que jamais l’harmonie entre tous les musiciens ne se fasse un seul instant. 

Signé Étienne Lepage, Toccate et Fugue est  un texte est un coup de poing. Coup de poing redoublé par la mise en scène de Florent Siaud. Entre la célébrée déprimée, son ex jouant au détachement, l’amie inquiète face à sa séduction, le jeune qui s’accroche à être DJ, et l’ami faussement détaché de tout, les efforts de chacun d’être ensemble se heurtent à l’incompréhension, à leur incapacité à se dire, d’où les répétitions de mêmes segments de phrases convenus sensés apaisés les tensions. Comme lorsqu’on interrompt une conversation en présentant aux invités des bouchées. L’amant éconduit revient sans cesse avec les bouchées qu’il a préparées et répétant : Thon rouge, crevettes, saumon. Mais rien n’y fait. Il en sera ainsi jusqu’à l’arrivée de la prostituée, une situation des plus improbables, qui ne fera qu’exacerber les tensions que l’on tente vainement d’étouffer

Étienne Lepage nous avait déjà dessiné un paysage semblable avec La logique du pire, des monologues entre des trentenaires enfermés parfois avec complaisance dans leurs contradictions. Leur amertume face à eux-mêmes et face aux autres les amenant à se replier sur leurs bobos, et à cultiver une idéologie de pacotille du chacun pour soi. Avec Toccate et Fugue, l’auteur place ses personnages sur le terrain, et quoi de mieux qu’un party. Bien sûr, comme dans La logique du pire, ils sont conscients que tout va mal, mais sont totalement démunis pour réagir. Au mieux, on minimise pour se réassurer. « Ce n’est pas grave », répétera un personnage alors que la gravité de la situation mériterait une autre attitude, une autre réponse, mais collective.

Paradoxalement, Étienne Lepage a construit sa pièce comme un concerto pour sextet. « J’ai travaillé le texte comme une musique par couches successives, nous confie-t-il avec des moments de solos, de duos, de groupes. La dimension musicale doit laisser apparaître les émotions de chacun et trouver un certain équilibre ». Le pari est réussi pour ce concerto aux nombreuses dissonances. « Enfermés dans leur univers individuel, la réalité les rattrape et produit ce rapport étrange, de petitesse et d’impuissance. Ils n’ont aucun pouvoir sur eux-mêmes ni sur le monde qui les entoure, ils font face à un mur ». Ce mur aux couleurs rouges en fond de scène devant lequel les personnages s’arrêtent fréquemment, symbole de leurs limites. 

La mise en scène de Florent Siaud, comme pour le texte, déploie une autre couche pour parfaire ce cruel huis clos, où chacun tente de trouver sa place. Chaque dialogue entamé est faussé par des maladresses, des sous-entendus présumés, dans lesquels les comédiens s’enferrent et s’enfoncent. Entre le désir et la peur, seul le passage à l’acte peut dénouer cette opposition, ce qui suppose un choix, ce qu’ils sont incapables d’assumer.

Si on rit souvent dans Toccate et Fugue, du moins au début, on rit jaune, un jaune corrosif, devant tant de médiocrités, de lâchetés, de faux bons semblants tellement tendance, mais quand l’intruse s’impose, et que l’on n’a pas de réponses toutes faites, que l’on n’a pas reçu de formation, ou lu un manuel de bonne manière sur comment se conduire quand une prostituée, s’impose dans votre party, tout dégénère.

Toccate et Fugue est un miroir grossissant, mais pas seulement des trentenaires. Les plus jeunes et les plus vieux peuvent s’y reconnaître, et le spectateur n’en ressortira pas indemne. Car une fois, les rires exprimés, reste le constat d’individus, ballotés par les événements sans avoir aucune prise sur eux. Impuissance, désarroi, et sursauts dérisoires pour essayer encore d’être, mais comment ?

Les comédiens  (Sophie Cadieux, Maxime Denommée, Larissa Corriveau, Francis Ducharme, Karine Gantier-Hyndman, Mickaël Gouin) se sont appropriés les partitions d’Étienne Lepage et de Florent Siaud avec brio, chacun laissant échapper son désarroi, comme des oisillons tombés du nid trop tôt et qui espèrent qu’une âme charitable les recueillent ou les achèvent pour qu’ils ne souffrent plus. 

Toccate et Fugue

Texte d’Étienne Lepage. Mise en scène de Florent Siaud. Centre du théâtre d’Aujourd’hui. Jusqu’au 6 mai 2017 www.theatredaujourdhui.qc.ca