L’apport de Michèle Causse

Penser la langue, l’écriture et le lesbianisme

Julie Vaillancourt
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Michèle Causse

Le 6 mai prochain, à la libraire l’Euguélionne, aura lieu le lancement de l’ouvrage «Entretiens avec Michèle Causse» qui met de l’avant la parole de l’écrivaine et traductrice d’origine française, à travers une série de 8 entretiens effectués avant son décès, de 1986 à 2009. Pour les Editions sans fin, c’est l’occasion de découvrir une figure fascinante de la littérature qui s’inscrit dans la mouvance du lesbianisme radical. Afin de souligner la pertinence de cet ouvrage et de la femme qu’il met en scène, entrevue avec Dominique Bourque, co-fondatrice des éditions sans fin et professeure en études féministes à l’Université d’Ottawa.

Michèle CausseComment définir Michèle Causse en termes militants?
 
Elle entretenait des liens très étroits avec le milieu féministe, mais elle s’inscrit dans une perspective de lesbianisme radical: elle se définissait comme lesbienne radicale. C’est politique, ça veut dire que la sexualité est quelque chose qui est médiatisé, qui n’est pas naturel, on ne naît pas avec une sexualité, c’est du domaine du choix: on est orienté vers une sexualité. Dans la société actuelle on est orienté vers une sexualité hétérosexuelle, parce que c’est rentable. Un moyen de résister à cette société, est de ne pas suivre cette voie tracée. Pour échapper à tout ce que cela entraine comme appropriation du temps, du travail des femmes, de leur individualité, Michèle Causse préférait s’inscrire dans le mouvement carrément lesbien politique. Elle trouvait que le mouvement féministe n’avait pas encore clairement abordé, à son époque - car ça a changé depuis - la place que prenait l’hétérosexualité dans le système patriarcal. C’est pour ça qu’elle préférait s’associer à la mouvance lesbienne radicale. C’était une très grande alliée des féministes. Souvent on les met en conflit, mais c’est juste une question d’analyse, faut pas du tout les mettre en compétition.
 
Que dirais-tu à celles qui ne connaissent pas l’écrivaine pour s’initier à son oeuvre?
 
Qu’elle dérange et ça fait du bien, ça fait réfléchir! C’est productif d’un positionnement de soi-même dans le monde. Elle considérait qu’il était important de faire ce difficile travail que de devenir soi. C’était une perte pour elle dans une société que de ne pas pouvoir compter sur des individus, de les voir simplement préoccupés par leur individualité et non par la collectivité. C’est quelqu’un qui se préoccupait du tissus social, des injustices et qui dérange pour les bonnes raisons. Je pense que la clé de l’évolution d’une société est de favoriser le débat et le dialogue et non pas d’invisibiliser les voix dissidentes.
 
 
Justement comment amener les gens à s’intéresser à ces voix dissidentes? 
 
C’est une grande question, c’est d’ailleurs ce que se posent plusieurs mouvements pour la justice sociale. La réponse la plus simple et la plus nécessaire c’est: le dialogue. Maintenant, pour dialoguer faut être deux…
 
Et suite au dialogue, encore faut-il que ces voies soient entendues… Dans le cas d’un écrivain, cela passe par l’édition. Tu écris qu’une publication du genre signifie aussi « affronter les refus d’éditeurs ». Est-ce que fonder sa propre maison d’édition demeure finalement le moyen à privilégier pour faire entendre les voix « dissidentes »?
 
Pour Johanne (Coulombe) et moi, ç’a été notre réaction. On a fondé les Éditions sans fin après les attentats à Paris en novembre 2015. Avec ces événements, on voulait faire taire les lieux de culture, de diffusion, on voulait faire taire la liberté d’expression et la joie - car ce n’est pas valorisé par Daesh - alors que pour nous c’est fondamental. La culture ne mourra pas! Elle va résister et prendre toutes sortes de formes au fur et à mesure que des censures se mettront en place. On a décidé de fonder notre maison d’édition pour ces voix qu’on n’entend pas. 
 
Ainsi vous «créez une façon nouvelle de vous exprimer», à la manière de Michèle Causse avec le langage et «l’alphalec-te» (remplacement des pronoms il/elle, par celui non marqué d’ul) qui pose tous les êtes humains sur un pied d’éga- lité. Comment qualifierais-tu l’écriture de Causse pour une néophyte?
 
Pour une néophyte, c’est peut-être moins nécessaire de lire Causse que d’entendre parler Causse. On a fait le choix de donner accès à sa voix par le dialogue, plutôt que par ses textes, car ils sont difficiles, s’adressent aux littéraires; ils sont dans l’expérimentation, la transformation et demandent une maitrise extrêmement fine du langage. Simplement entendre parler quelqu’un qui a osé bousculer la langue, qui ne s’est pas laissé intimider, qui a persévéré, c’est ce qu’il faut retenir. On a besoin de ce genre de modèles. Savoir qu’elle a résisté, tenu à ses principes et à ses valeurs.
 
Malade, considérant que «sa vie est finie» mais aussi dans l’espoir d’éveiller les gens, Michèle a recours à Dignitas et le 29 juillet 2010 à l’age de 74 ans, son  suicide assisté est filmé par une équipe de télévision suisse. N’a-t-elle pas des idéologies visionnaires, compte-tenu du fait que le débat pour la mort dans la dignité est aujourd’hui d’actualité?
 
Absolument. Et au moment de sa mort, ça faisait au moins 20 ans qu’elle militait pour ce dossier-là. C’est pas quelqu’un qui ne faisait que parler, elle agissait aussi. En plus de ses traductions, elle enseignait à l’université, faisait découvrir des auteures lesbiennes: elle faisait le travail de transmetteur d’informations. 6 Julie Vaillancourt
 
Entretiens avec Michèle Causse
(textes choisis par Françoise Armengaud et Dominique Bourque, 2017, Les éditions sans fin, 298p.) 
Lancement 6 mai de 15h à 17h à l’Euguélionne (dans le Village, au 1426 Beaudry, Montréal H2L 3E5) en présence d’auteures ayant côtoyé Michelle Causse (Gloria Escomel, Nadine Latin, Nicole Brossard, etc.) Facebook:www.facebook.com