Évolution vers Emily

La femme derrière la drag Amy Haze

Samuel Larochelle
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Émilie Minier

Les habitués du Village ont découvert Amy Haze en 2008, lors du concours de drag queen Miss Sky. Durant la décennie suivante, ils ont assisté à son évolution, à ses numéros éclatants et à deux grands spectacles où elle personnifiait Madonna et Britney Spears pendant près de deux heures. Ils ignoraient cependant qu’en paralèle, le jeune homme qui se transformait en drag plusieurs soirs par semaine se questionnait sur son identité. Au point d’entamer un processus de transition il y a 18 mois.

Encore aujourd’hui, bien des gens ne font pas la différence entre une drag, pour qui la personnification est un travail, et une personne trans, qui est impliquée dans un important processus de transformation de genre. « La drag permet d’avoir une personnalité qui explose, sans limites, souligne Emily Minier. Pour la majorité, c’est un boulot. Les hommes qui le font sont définitivement des hommes dans la vie de tous les jours. De mon côté, ça m’a pris plusieurs années pour comprendre ce que ça représentait vraiment. Quand j’étais en drag, j’avais le sentiment d’être moi-même : c’était correct de porter une robe et de me maquiller. On me disait que j’étais belle, et c’est ce que j’ai toujours voulu entendre. Ça m’a permis de m’accepter davantage. »
 
 
Pourtant, Emily a senti très tôt qu’elle n’était pas un garçon. « Enfant, je disais que dans le ventre de ma mère, j’étais une petite fille. Je ne comprenais pas pourquoi on m’interdisait de porter des vêtements associés à la femme. Quand on jouait à Batman, je voulais toujours être la femme-chat! À l’Halloween, je pouvais y aller fort : je me déguisais souvent en personnages féminins. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas correct. Le sentiment de culpabilité a duré longtemps. » À l’adolescence, elle a d’ailleurs senti une pression de choisir une case en ce qui concerne son orientation sexuelle. « Je me suis identifiée comme un homosexuel, mais je n’étais pas attirée par les hommes gais. Ça m’a pris du temps avant de m’identifier comme trans. » 
 
 
Ses années de drag ont été particulièrement révélatrices. Lorsqu’elle a quitté son Lac-Saint-Jean natal, Emily a été soufflée par la performance de Michel Dorion au Sky. «En découvrant son look et son interprétation, j’ai été sous le choc. Je viens d’une communauté avec une mentalité plus fermée, alors en voyant les réactions positives du public pour une discipline marginale, j’ai voulu faire ça aussi! » Il faut dire qu’elle a passé sa vie à chanter, à jouer du piano, à faire du théâtre et à performer sur scène. « C’était un endroit où j’avais la liberté d’être moi-même et où le jugement des autres ne m’atteignait pas. C’était mon chez-moi. » Si bien qu’après Miss Sky 2008, elle a fait son chemin dans l’univers de la drag. «Durant le concours, j’avais donné une bonne perfor-mance, mais j’étais affreusement laide. Miss Butterfly m’avait vue et elle m’a pris sous son aile. Elle m’a montré à me maquiller. C’est là que tout a débouché. Je n’ai jamais arrêté ensuite.»
 
Le public peut encore la voir danser et travailler comme shooter girl au Cabaret Chez Mado à l’occasion, mais elle affirme avoir quitté le milieu en grande partie. «J’ai moins besoin d’être une drag, avec ma nouvelle identité.» Un changement qui a été entamé après sa rupture avec son ex-copain. «Après ma peine d’amour, j’ai eu envie de rencontrer des gars, mais des hétérosexuels. J’ai alors compris que le clash était trop grand. Je n’étais pas pleinement moi-même. J’étais malheureuse. Et j’ai décidé d’entamer la transition.» Il y a 18 mois, Emily a commencé à prendre des hormones et à voir son corps arrondir, ses seins pousser, la texture de sa peau changer et ses humeurs se transformer. «J’étais déjà émotive, mais là, je réagis différemment. J’ai plein d’émotions à contrôler. C’est comme une autre puberté!» Avec la vaginoplastie qui suivra bientôt, elle aura encore plus d’éléments à apprivoiser, mais elle s’en inquiète pas du tout. «Lorsque j’ai décidé de me lancer, je n’avais plus de craintes. Je vivais chaque étape une après l’autre. À chaque pas, j’arrêtais d’avoir peur. Et quand je me vois aujourd’hui, c’est libérateur. Je projette une image très féminine et il n’y a pas grand-chose qui me trahit. Les réactions des gens sont positives. J’ai l’impression d’être à la bonne place au bon moment. »
 
 
Une grande sérénité se dégage d’Emily Minier en entrevue, mais tout n’est pas simple. Comme elle s’identifiait jadis comme un garçon gai, la jeune femme a été forcée de faire un deuxième coming out. «C’était déjà difficile d’en faire un! C’est très ingrat. Quand je me suis déclaré gai à mes parents, ma mère a eu un petit choc, mais elle est revenue vers moi rapidement. Mon père a pris plus de temps pour l’accepter. » Les choses se sont corsées quand elle s’est déclarée trans. « J’ai écrit une lettre à mon père. Et pour lui, c’est vraiment difficile. Il a de la misère à comprendre, encore aujourd’hui, après un an et demi. Je pense qu’on a tendance à rejeter ce qui nous effraie, parce qu’on ne le comprend pas. On n’a jamais été proches, mais cet événement ne nous a pas rapprochés. À l’inverse, ma mère m’a soutenue à chaque étape et elle est très présente dans ma vie. » 
 
(photos aditionnelles dans le texte : Pascal Forest)


 

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Publié le 19 avril 2017

par Samuel Larochelle