Nous et la société

Les limites de l’indignation

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boullé

Je suis outré par ce qui se passe en Tchétchénie. Je le dis, je l’écris et après ? Je ne sais pas. Rassemblements devant des consulats, emportement sur les réseaux sociaux, ou encore diffusion sur Instagram de photos de couples LGBTQ s’embrassant à l’initiative de LGBTQ brésiliens. Et ce, ême si le Brésil se classe en tête du peloton des pays où l’homophobie et la transphobie sont les plus fortes en termes d’agressions, de meurtres et de disparitions – les victimes étant surtout des personnes trans.

Les gouvernements se fendent de communiqués de presse pour dire aux autorités russes et tchétchènes C’est pas bien ce que vous faites ! Comme le disait la ministre des Relations internationales et de la Francophonie du Québec, Christine St-Pierre, dans une entrevue qu’elle nous a accordée (à paraître dans le numéro de juillet), il faut parler des droits de la personne dans toutes les rencontres, conférences, assemblées internationales. Apporter la bonne parole du Canada et du Québec. 
 
Une stratégie défendue et mise en œuvre par Justin Trudeau. Il est vrai que, comme les représentants du Québec, il n’hésite pas à rappeler l’importance de reconnaître et de protéger les minorités sexuelles partout dans le monde. Bien sûr, dans le respect du droit diplomatique pour maintenir de bonnes relations, mais qui sont le plus souvent liées à des raisons économiques. Pas question, en somme, de perdre quelques contrats comme c’est le cas avec l’Arabie Saoudite. Mais, en même temps, on sait que les ruptures diplomatiques et les blocus économiques ont des effets désastreux sur la population la plus pauvre et démunie dupays ciblé. 
 
Apporter la bonne parole sur toutes les tribunes en espérant que, dans le futur, ces pays s’ouvrent à la diversité, à la promotion de l’égalité homme femme, à la liberté d’expression, à la reconnaissance des LGBTQ. Mais un futur proche ou lointain ? En attendant, pour celles et ceux qui subissent actuellement l’asservissement en raison de leur âge – les enfants -, en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, ils ne peuvent que regretter d’être né-es trop tôt, ou prier pour que ce futur soit demain et pas dans trente ans. 
 
Peut-être devrait-on s'inspirer de l’activiste australo-anglais, Peter Tatchell, qui avait tenté d’arrêter le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, en 2003 à Paris, pour le faire accuser de tortures envers des personnes LGBT dans son pays. La tentative avait échoué, mais l’initiative avait marqué les esprits. Elle reste une option.
 
Peut-être tenter, comme le font quelques groupes LGBT russes, de faire sortir les gais de Tchétchénie ? Ou encore de demander aux légations canadiennes en Russie d’accepter les demandes de réfugiés tchétchènes LGBT en leur offrant la protection le temps d’étudier leur demande ?
 
Trouver des moyens d’action et de pression qui ne nous laisse pas le goût amer de la frustration devant les limites de l’indignation. 
 
Retour au Québec
J’étais particulièrement heureux que la Fondation Émergence ait choisi les personnes trans comme thème de campagne contre l’homophobie et la transphobie. Avec Peu importe le genre, comme slogan, le message est clair. La campagne a été lancée au Musée des beaux-arts de Montréal, un allié depuis plusieurs années des communautés LGBTQ. Tout le gratin LGBTQ était présent. Il est vrai que les locaux du MBAM, ça a de la classe. Et on pouvait compter sur la présence des grands médias et des photographes. Il fallait être là. Et l’on a célébré le courage des personnes trans, rappelé l’importance du droit à l’expression de genre que l’on souhaitait. On ne pouvait rêver mieux. C’était en mars. 
 
Journée de la fierté trans le 6 mai dernier. Organisée par l’Aide aux trans du Québec (ATQ) qui a participé activement à la mise en place de la campagne de la Fondation Émergence, la Journée de la fierté trans nous a ramenés à une cruelle réalité. Les locaux du Comité social centre-sud sont moins glamour que ceux du Musée des beaux-arts. Mais à part quelques tables d’organismes communautaires derrière lesquelles étaient assis leurs représentants, les personnes non-trans n’étaient pas nombreuses. Les personnalités de nos communautés, qui aiment tant se montrer, ne se sont pas déplacées. Il est vrai que, dans les salles de rédaction, on ne se bouscule pas pour envoyer des journalistes et des photographes. Les belles déclarations d’inclusion, de respect, etc. ne se transforment pas toujours par des actes, entre autres, par des actes de présence. 
 
Comme le soulignait Marie-Marcelle Godbout, présidente fondatrice de l’ATQ lors du lancement de la campagne Peu importe le genre, c’est dans la communauté gaie, qu’elle a ressenti dans les décennies précédentes le plus de transphobie. Il y a donc encore du travail à faire. Et sur le terrain depuis le tout début des années 80, Marie-Marcelle sait de quoi elle parle. La Fondation Émergence a franchi le pas en axant sa nouvelle campagne autour des personnes trans. D’autres organismes le font aussi. Mais en dehors des organismes communautaires, que fait-on en termes d’information et d’éducation pour que nos communautés soient déjà plus ouvertes et plus solidaires entre elles ? Et réellement, en dehors du discours politiquement correct qui voudrait que l’on s’aime toutes et tous sous un grand parapluie arc-en-ciel? Pour passer une grande partie de ma vie dans le milieu LGBTQ, je dois dire qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. 
 
Bien sûr, le Québec n’est pas la Tchétchénie. Nous sommes très fiers d’avoir aujourd’hui des Allié-es, au point d’ajouter le A au LGBTQ, mais si nous commencions à être des allié-es à l’intérieur de nos communautés et à œuvrer pour lutter contre tous les préjugés qui circulent sur les lesbiennes, les efféminés, les personnes trans, les aîné-es LGBTQ, etc.? Si nous cessions de nous contenter de belles déclarations publiques sur le respect, l’inclusion, l’intégration, et que nous passions aux actes? »