Politique internationale

Serbie : vers une embellie pour les droits LGBT ?

Jeudi 22 juin, le président serbe Aleksandar Vucic a nommé pour la première fois une femme première ministre. Ana Brnabic a déclaré publiquement être lesbienne. Dans un pays comme la Serbie où l’Église orthodoxe considère l’homosexualité comme une maladie importée d’occident, c’est un signal fort. 


Pour autant, la situation des personnes LGBT est fragile face au poids du conservatisme, et ceux qui militent pour cette cause restent critiques envers le gouvernement.

« Maladie », « anomalie non naturelle »: c’est ainsi que le patriarche Irinej, chef de l’Église orthodoxe serbe, décrit l’homosexualité. C’est aussi l’avis de 67 % de la population, d’après une étude menée par l’ONG serbe « Centre pour des élections libres et la démocratie » (CESID). En Serbie, l’homosexualité masculine n’est par ailleurs autorisée que depuis 1994.  

Dans ce contexte hostile aux personnes LGBT, la nomination par le président Aleksandar Vucic d’une femme ouvertement lesbienne à la tête du gouvernement a eu l’effet d’un coup de tonnerre. D’abord du côté de la communauté chrétienne orthodoxe, qui représente 80 % de la population du pays. Ensuite, au sein des groupes nationalistes: le mouvement Naši a dénoncé un choix motivé par l’orientation sexuelle d’Ana Brnabic et l’influence de l’occident. Enfin, la nomination a même fait trembler la coalition au pouvoir.

D’après le quotidien serbe Blic, « six députés du parti Serbie Unie et une partie du Parti progressiste serbe [SNS, le parti d’Aleksandar Vucic] » ont tenté de « saper la décision du président ». Dragan Markovic, à la tête de Serbie Unie, s’était même opposé frontalement à cette nomination en déclarant : « Ana Brnabic ne sera pas Premier ministre ».

Ana Brnabi?, 41 ans, gérait depuis août 2016 le portefeuille de l’Administration de l’État. À part cette expérience ministérielle, elle est quasiment novice en politique. « Ses orientations personnelles ne m’intéressent pas, seuls les résultats de son travail comptent », a déclaré le président serbe.

L’agitation médiatique autour de l’homosexualité de la nouvelle première ministre tombe pourtant à pic. La Serbie, entrée dans l’Union européenne en 2011, négocie en ce moment le chapitre des libertés fondamentales et du traitement des minorités dans le cadre de son adhésion. L’U.E. attend du gouvernement serbe qu’il mette l’accent sur les droits des personnes LGBT, notamment après les incidents violents qui ont marqué la Gay Pride ces dernières années. Le défilé, très impopulaire dans l’opinion publique, est décrié par le clergé et a été ciblé à plusieurs reprises d'attaques de l'extrème droite.

En 2010, la manifestation a été attaquée à Belgrade par des groupes de hooligans d’extrême droite : 127 policiers et 17 manifestants ont été blessés. Sous la menace des groupuscules Obraz, - une organisation fasciste liée à l’Église - et Naši, mouvement nationaliste, la marche des fiertés a été interdite trois années de suite par le gouvernement serbe (en 2011, 2012 et 2013).

Cette année, la Gay Pride officielle doit se tenir le 17 septembre, mais des militants LGBT dissidents ont organisé leur propre marche des fiertés fin juin pour marquer leur désaccord avec le manque d’action du gouvernement sur la question des droits des homosexuels. Ils estiment que la « Gay Pride de septembre » est un événement surtout utilisé par la classe politique pour redorer son blason. En outre, plusieurs associations de défense des personnes LGBT ont déclaré ne pas avoir été autorisées à participer à la manifestation officielle en septembre.

Vrai tournant pour les droits LGBT ? 

Si les militants LGBT se réjouissent de la nomination d’Ana Brnabic à la tête du gouvernement, certains, comme ce blogueur serbe, s’inquiètent qu’il s’agisse simplement d’un « écran de fumée » : « Pour moi, la nomination de Brnabic s’inscrit dans la continuité de la politique d’européisation tactique d’Aleksandar Vucic, dans laquelle les questions LGBT sont utilisées pour plaire à l’Union européenne, qui s’autoproclame "LGBT-friendly", sans s’engager vraiment sur cette question dans notre pays », dénonce-t-il.

En d’autres termes, certains militants LGBT accusent le président serbe de vouloir s’acheter une bonne conduite sur la question des droits des homosexuels dans ses propres intérêts, entre autres pour se démarquer de la Russie de Poutine, avec un engagement uniquement de façade.