Expo à New York

Helio Oiticica, cocaïne, culture gaie et marginalité

L'agence AFP
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Ce n'est pas tous les jours qu'à Manhattan on peut marcher pieds nus en écoutant chanter les perroquets, ou s'allonger sur des matelas en se limant les ongles, entouré de dessins tracés avec des lignes de cocaïne.

Bienvenue dans le monde du Brésilien Helio Oiticica, l'un des artistes les plus originaux du 20e siècle, vedette d'une rétrospective du célèbre musée Whitney à partir de vendredi et jusqu'au 1er octobre. Oiticica (1937-1980), qui vécut près de 10 ans à New York dans les années 70, fut un inlassable précurseur jusqu'à sa mort à Rio de Janeiro, à 42 ans, des suites d'un accident vasculaire cérébral.

Après avoir débuté en dessinant des figures géométriques relativement classiques, il s'ouvre peu à peu à des oeuvres tri-dimensionnelles et crée des espaces, des ambiances qui stimulent les sens et plongent le spectateur dans une autre réalité en utilisant sons, toucher ou odorat.

Oiticica «vous incorpore en tant qu'individu dans l'oeuvre elle-même, et je crois que c'est cela que nous continuons à trouver si passionnant et si stimulant dans son travail», explique Donna De Salvo, une des commissaires de l'exposition.

«D'où l'intitulé de l'exposition: 'organiser le délire'. Car le délire, c'est l'endroit où l'on se perd: c'est un endroit de l'esprit, un endroit du corps, qui n'a pas de frontière, c'est quelque chose qui vous appartient. En tant qu'artiste, Oiticica vous invite à entrer, mais ce que vous en faîtes, c'est à vous. Cela dépend de vous», dit-elle.

Parmi les "invitations" de Oiticica: "Eden", une installation montée pour la première fois à Londres en 1969, un jardin de sable où on entre pieds nus, qui invite à la détente, à écouter de la musique, à lire, à observer le temps qui passe. Une installation illustrant la langue propre à Oiticica, qui n'a cessé d'inventer son propre langage: les pièces où l'on pénètre sont des "pénétrables", les matières organiques dans lesquelles on peut plonger la main des "météorites".

Oiticica, qui adorait écrire et théoriser sur ses oeuvres, décrivait "Eden" comme un espace de réflexion super-sensoriel, un espace "créoisif" ("crelazer" en portugais) - reflétant sa conviction que les loisirs sont essentiels à la créativité.

Autre installation visible au Whitney: la célèbre "Tropicalia", un des quatre portraits du Brésil, et de Rio en particulier, qu'Oiticica réalisera pendant sa carrière. L'oeuvre combine une série de clichés sur ce pays tropical - sable, gravier, perroquets, épais feuillages - avec d'autres aspects moins sympathiques de la vie du plus grand pays d'Amérique latine.

Dans l'un des "pénétrables", un téléviseur résonne à plein volume tandis que d'autres évoquent la précarité de la vie dans la "favela" de Mangueira. Un an plus tard, le célèbre musicien brésilien Caetano Veloso reprenait à son compte le mot "Tropicalia" en titre d'un album qui devait devenir un hymne contre la dictature militaire brésilienne (1964-1985) et donner naissance au mouvement artistique du même nom.

"Cosmococas", créés avec son ami Neville D'Almeida en 1973 et liés à l'utilisation artistique et récréative de la cocaïne, est un ensemble de petites pièces où sont projetés dessins, photos et compositions graphiques où certains traits (comme la moustache de Frank Zappa) sont tracés à la cocaïne, le tout sur fond de rock de Jimi Hendrix ou de rythmes nord-brésiliens.

Dans une des pièces, les visiteurs sont invités à s'allonger sur des matelas et des oreillers en se limant les ongles... Quand Oiticica vivait à New York, alors en pleine crise budgétaire, "il n'avait pas d'argent, la ville devenait un enfer", mais elle était aussi le théâtre d'une "fantastique culture gay" dont l'artiste brésilien faisait partie intégrante, explique l'autre commissaire de l'exposition, Elisabeth Sussman.

Oiticica, très sensible aux "communautés pauvres et marginales" après avoir visité des favelas et embrassé la culture de la samba qui les caractérise, "ne pensait pas que les musées étaient nécessairement l'endroit où ils voulaient voir ses oeuvres atterrir", "il ne s'intéressait pas au monde de l'art tel que nous le connaissons", dit Elisabeth Sussman.