Décès de Marie-Marcelle Godbout

Une très grande dame de coeur vient de nous quitter

Denis-Daniel Boullé
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Marie-Marcelle Godbout
Photo prise par © Serge Blais

Voilà, sans qu’on s’y attende. Un coup de téléphone, et le ciel se couvre de noir le 15 juillet dernier. Marie-Marcelle Godbout nous a quitté.e.s, tranquillement dans son sommeil. Elle avait 73 ans, bien trop jeune ai-je envie d’écrire, le cœur au bord des yeux.

Marie-Marcelle a été ces dernières années une immense rencontre pour moi. Une rencontre de cœur, de ces rencontres où la complicité s’installe en quelques instants. Un rivage que l’on ne s’attendait pas à découvrir et sur lequel on peut enfin se reposer. Voilà ce que je vivais chez elle lorsque j’allais prendre un café. Pas besoin de jouer, simplement être soi, face à cette femme au cœur débordant qui vous serrait dans ses bras comme si vous étiez la meilleure et plus belle personne au monde (et c’était surement vrai pour elle). Et cet immense amour, qu’elle destinait à ses proches, son mari, son fils, ses petits-enfants, et à d’autres, elle l'offrait à quiconque l’approchait. Comme à toutes celles et tous ceux qui appelaient l’Aide aux Trans du Québec (ATQ) et qui entendaient le son de sa voix douce et chaleureuse. Pour l’anecdote, Marie-Marcelle a créé cette ligne d’écoute en un instant, donnant son numéro de téléphone personnel lors d’une émission de télévision à laquelle elle participait comme personne trans. Elle ne savait pas alors que l’ATQ venait de naître et occuperait une grande partie de sa vie.

Nous sommes dans les années 80. Marie-Marcelle est l’une des premières personnes trans à parler publiquement à la télévision des personnes trans. Et jamais elle n’abandonnera son poste, son fauteuil, près du téléphone pour répondre, aider, encourager, et supporter inlassablement celles et ceux qui doutaient de leur genre. Ceux et celles qui souffraient tellement qu’ils et elles pensaient mettre un point final à leur vie. Marie-Marcelle effaçait le point final pour le remplacer par une virgule. Récemment, la comédienne Gabrielle Boulianne-Tremblay, recevant le prix Coup de cœur de la Fondation Émergence, rendait publiquement hommage à Marie-Marcelle, qui avait été une des premières personnes avec laquelle elle avait parlé de son désir de transition.

Cette générosité, elle la tenait de sa mère qui n’avait pas cherché à l’empêcher d’être que ce qu’elle désirait être. Marie-Marcelle, petit garçon, rêvait d’être religieuse, infirmière, puis d’être sur les planches, sans oublier d’être une mère de famille. Elle aura été tout cela mais en prenant des chemins de traverse.

Missionnaire, elle a été là pour les personnes trans, ne les abandonnant jamais, en étant aussi leur voix dans les médias, à la télé. Qui d’autre pouvait mieux comprendre leurs interrogations, leurs peurs, leurs désirs, que celle qui les avaient vécus à la fin des années 60. Infirmière, elle l’a été aussi dans une certaine mesure en devenant aide-soignante accompagnant, entre autres, des malades du sida. Artiste, bien évidemment, en montant sur les planches des cabarets à la grande époque de la Main. Marie-Marcelle devenait alors Mimi de Paris, la magicienne. Elle a aussi connu les répressions policières des personnes trans et travesties et aussi passé quelques nuits en prison.

Et elle rêvait de fonder une famille. Et elle l’a fait. En la personne de Jean-Noël, son mari depuis plus de 40 ans, et de leur fils Patrick, puis de l’arrivée de ses petits-enfants dont elle était tellement fière. Leur chagrin doit être immense.

Marie-Marcelle a eu une vie faite de multiples expériences, mais toujours au service des autres, pour les amuser comme pour les aider. Les personnes trans lui doivent beaucoup, mais nous tous, comme citoyennes et citoyens, nous lui devons beaucoup. Le Québec lui doit beaucoup. Il y a presque 40 ans, Marie-Marcelle, seule, osait sortir du placard et parler publiquement des personnes trans. Marie-Marcelle, seule, allait avec la ligne d’écoute puis les rencontres hebdomadaires de l’ATQ, ouvrir une porte à celles et à ceux qui étaient les oublié.e.s de la société et les délaissé.e.s de nos communautés.

Avec une amie, nous avions l’habitude de dire que tous ceux qui ne comprennent rien aux questions trans devraient rencontrer Marie-Marcelle. Dans des mots très simples, sans grande explication théorique, elle les aurait mis dans sa poche, et leur vision, leur perception auraient radicalement changé.

Récemment, elle me confiait qu’elle ne pensait pas voir de son vivant autant d’ouverture pour les personnes trans aujourd’hui, de la place qu’elles prenaient enfin dans la société, et je lui avais répondu que c’était grâce à elle, qu’elle avait pavé le chemin.

C’est une pionnière qui nous a quitté.e.s. Une très grande dame. Il faudrait plus qu’une rue ou qu’une station de métro à son nom pour la remercier d’avoir été dans nos vies, d’avoir œuvré pour un peu plus de générosité, de s’être battue le sourire aux lèvres pour le droit à la différence. Elle a été une lumière dans nos vies, c’est à notre tour de porter cette lumière. Le plus bel hommage que nous puissions lui rendre.

Prix laurent
Photo Serge Blais