Les Mignons : l’amour c’est la guerre!

Don’t ask, don’t tell

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

La discussion qui s’est tenue autour de la table d’Olivier et Gérard, malgré la légèreté de son ton, n’est pas restée sans impact sur ses participants. Sébastien en particulier, qui a écouté avec curiosité le récit du couple non-exclusif que forment Charles-Antoine et Marco au lieu de s’opposer spontanément à leurs idées sur l’amour, en ressortait avec bien des questionnements sur ses propres relations. Cette possibilité d’existence qu’il venait de découvrir lui ouvrait des pistes nouvelles.

Parce qu’il a toujours trouvé la monogamie trop rigide et limitative, il a fini par se dire qu’il devait préférer les fréquentations éphémères, les liens aussi rapidement faits que défaits. Mais ces autres sortes de petites morts le laissaient triste et endeuillé comme de véritables peines d’amour – la différence en était une de degré, non de nature. Jusqu’à ce moment, il a culpabilisé en se disant qu’il ne savait tout simplement pas ce qu’il voulait. Dorénavant, il comprend qu’entre deux chemins, il faut parfois choisir le troisième.
 
Peut-il réellement construire quelque chose de solide tout en se laissant, en parallèle, une part de la latitude et de la flexibilité de sa vie de célibataire? Les deux sont-ils si incompatibles et, comme on le lui a répété assez de fois pour l’en convaincre, cette recherche ne cache-t-elle pas qu’une peur de l’engagement? Pourtant, il sent qu’il veut s’engager! Mais il ne se peut pas que le sacrifice soit la première étape de son projet… Ces réflexions et bien d’autres tournent en boucle dans ses pensées et le mènent à modifier sensiblement sa des-cription sur les applications. Ses rendez-vous se déroulent à peu près de la même manière que quand il était persuadé de vouloir être en couple exclusif, à la différence qu’il en passe un certain temps à se demander la manière dont il abordera le sujet avec l’autre si jamais l’intérêt est présent. Et puis, un  soir, ça y est: il est non seulement présent, mais surtout brillant, puissant, renversant. 
 
Avec Simon, il se sent immédiatement en confiance. Ils commencent par se voir, assez classiquement, au restaurant; mais après le souper, la température étant belle, ils se laissent aller à improviser et déambulent dans les rues de Montréal, vont flâner dans le Vieux-Port, se mettent pieds nus pour sauter dans les fontaines en riant et s’étendent dans l’herbe pour regarder le ciel et faire étalage de leur peu de connaissances en astronomie. Lentement mais surement, les discussions glissent vers les sujets plus sérieux: leurs couples précédents, ce qu’ils recherchent dans les suivants. Et pour Sébastien, la question de la façon de parler de non-exclusivité ne se pose même plus. Il l’aborde tout naturellement, comme un simple doute exposé à un meilleur ami. Simon y réagit avec la même aise. «Je dois t’avouer que je ne connais pas trop le modè-le, je n’ai aucun ami qui l’a essayé. Ceci dit, je ne suis pas fermé à l’idée. Enfin, je ne dis pas ça comme si c’était une proposition que tu me faisais, haha! Mais si jamais…» Sébastien sourit: «On peut attendre quelques rencontres de plus, mais à date, j’ai un bon feeling.»
 
Ils commencent à se voir de plus en plus souvent, et après deux mois, l’un et l’autre savent qu’ils peuvent se dire en fréquentation. Mais en couple? Il faut la discussion officielle, que Sébastien tient à avoir pour éclaircir la question de l’exclusivité. Et ce qui s’était dit le premier soir n’a pas changé: Simon est prêt à expérimenter. Il ne ressent pas le besoin d’aller voir ailleurs de son côté, mais il peut en laisser la liberté à Simon. En habile négociateur, il tire en échange des droits unilatéraux dans d’autres domaines – dont celui du choix des activités. Et il dit qu’il tient à être informé. «Tout finit par se savoir de toute manière, aussi bien ne pas être le dernier à l’apprendre, hein!»
 
Arrivent éventuellement les célébrations de Fierté Montréal, et avec elles, leur inévi-table lot de tentations. Même Simon n’hésite pas à avouer à Sébastien qu’il est fort probable qu’il ait un coup de foudre pour deux ou trois touristes au cours des semaines à venir. Du côté de Sébastien, c’est le charme d’un seul qui fait effet – mais quel effet! Il lui semble qu’il voit partout ce grand blond aux yeux bleus: sur toutes les terrasses, dans tous les bars, au défilé, dans les parcs… La magie des contacts communs ne semble pas opérer sur lui: il ne le trouve nulle part sur Internet, et sur les applications non plus. Il lui faut un moment pour se décider, mais un soir, aux Jardins Gamelin, il prend son courage à deux mains et ose aller lui parler. Il s’agit d’un Allemand au nom d’Axel venu visiter Montréal pour une semaine avec deux de ses amies. Ils parlent tous un peu le français, mais l’anglais reste le terrain d’entente linguistique du nouveau groupe ainsi formé.
 
Après une soirée bien arrosée dans une poignée de la longue liste de bars épars qu’ils se sont promis de visiter dans la métropole, Sébastien pousse l’audace jusqu’à inviter Axel chez lui. Devrait-il lui dire qu’il est en couple? Le touriste, de toute manière, ne prévoit surement pas de s’attacher. À quoi bon briser l’ambiance par cet aveu étrange? Son invité lui fait vivre la séance de sexe la plus emportée qu’il ait connue depuis longtemps – Simon étant plutôt calme au lit. Puis à peine le plaisir totalement consommé, le remords revient envahir Sébastien. Son silence signifierait-il qu’il a honte de sa relation? «Axel, j’ai quelque chose à te dire…» Le beau blond sourit de sa confidence. «C’est tout? Moi aussi, j’ai un copain en Allemagne. Pour nous, c’est normal de ne pas parler de ce genre de choses. Pas ici?» Et Sébastien, s’il ne veut pas en faire sa norme pour ne pas créer de faux espoirs mais de réelles déceptions, cesse au moins de se reprocher de l’avoir fait cette fois-là.