SUSAN SURFTONE

Surfer sur la vague

Julie Vaillancourt
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Susan Surftone

Susan SurfTone a un parcours à faire rêver tout scénariste d’Hollywood. Celle qui fut agente du FBI à New York dans les années 80, fait depuis plus de deux décennies dans la surf music. Plus tôt cette année, elle lançait le EP Making Waves Again. Le énième opus de Surftone porte bien son nom puisque la guitariste, auteure-compositrice-interprète, a d’abord fait sa marque sur la scène musicale dès les années 90 en tant que surf guitariste au sein du groupe instrumental Susan and the Surftones. Après plus d’une dizaine d’albums avec le groupe, Susan en fera autant en solo. Rencontre avec une artiste prolifique, une auteure militante pour les droits LGBT qui, du haut de ses 60 ans, n’a pas fini de faire des vagues.

Native de New York et ayant grandi près de la Hudson River, Susan SurfTone n’a pas développé son intérêt pour la surf music en nageant près des plages de Californie (elle ne sait pas nager), mais plutôt avec son groupe Susan and the Surftones qui a beaucoup roulé en Europe. Si le genre «surf music» est popularisé entre 1961 et 1966, il est largement associé à la culture du surf du sud de la Californie; le surf rock, largement instrumental avec guitares électriques (Dick Dale and the Del-Tones) et la surf pop, avec ses harmonies vocales entraînantes (Beach Boys). Avec Making Waves Again, neuvième album solo de Susan SurfTone, on retrouve le genre surf, côtoyant selon les chansons des airs bluesy (Mess of a Blues) ou encore des instrumentaux (Blue Guitar). Celle qui fut longtemps guitariste décide d’embrasser sa voix (en 2016, avec le single Little Bit Lied To) et débute une carrière solo en 2011: «Je suis partie en solo car je voulais apprendre la basse. Aussi, je voulais travailler de façon plus autonome et ne pas dépendre des autres». Elle débute alors une collaboration avec le producteur et musicien canadien Steve Kravac: «Nous avons tout enregistré ensemble. Il a assuré la batterie et j’ai joué tous les autres instruments. Avec l’âge, je me suis dit: si je veux chanter, je suis mieux de m’y mettre maintenant! J’ai fait des essais et beaucoup aimé l’expérience et comme personne ne m’a dit d’arrêter, alors je continue!» D’ailleurs, l’autoproduction lui permet d’assurer d’un certain contrôle, tant au niveau de la musique que du marketing: «Je n’ai pas besoin de m’inquiéter de ce que les autres en pensent. C’est important, car j’ai vu au fil des ans beaucoup de situations où l’égo des gens empêchait certains projets de naître. Pour ma part, j’aime prendre mes propres décisions concernant ma carrière. J’ai commencé l’autoproduction dans la quarantaine et je vais conti-nuer!»
 
Si la carrière musicale de Susan est impressionnante, on peut en dire autant de son parcours professionnel: elle fut avocate pour la NYPD, assignée à l’équipe tactique des narcotiques à Harlem et agent du FBI à New York, surveillant les agents du KGB assignés aux quartiers généraux des Nations Unies. Ironiquement, elle devint ainsi un agent secret qui devait cacher sa vie personnelle, mener une double vie: «À ce moment-là, j’ai du cacher mon orientation sexuelle. Quand je suis entrée en poste au début des années 80, tu ne pouvais pas être gaie et avoir une cote de sécurité. Tous les agents gais – car je n’étais pas la seule – devaient vivre en dessous du radar, afin que le Bureau ne soit pas au courant de leur mode de vie. Heureusement, cela a changé. Vers les années 1995, être gai ne pouvait plus nous empêcher d’obtenir un poste à sécurité. Maintenant, les agents gais au sein du FBI peuvent vivre leur vie en paix!» Mais comme le chantait si bien James Brown, It’s A Man’s World… «Oui, ce sont des sphères dominées par la gent masculine. Avant que j’arrive au FBI, cela faisait uniquement 8 ans que les femmes y étaient embauchées, alors c’était vraiment le boys club! Mais comme dans la surf musique, il y avait des collègues qui m’ont aidée et guidée et il y en avait d’autres qui repoussaient les femmes; l’un d’entre eux, un vieil homme de l’époque de John Edgar Hoover (premier Directeur du bureau du FBI de 1924 à 1972), mais il n’a pas duré…» Parlant de durer, même si Susan a désormais quitté le FBI, elle remarque que dans le milieu de la musique comme ailleurs, la lesbophobie perdure: «J’entends souvent chuchoter derrière mon dos: «Oui, mais elle est lesbienne…» Aïe, grosse affaire! Si tu ne m’aimes pas parce que je suis lesbienne alors je n’ai pas grand intérêt à devenir amie avec toi! C’est ce que je me suis toujours dit!»
 
Depuis de nombreuses années, Susan milite pour les droits des LGBTQ en prêtant sa plume à de nombreuses publications telles que The Advocate ou encore Curve, afin d’éveiller les consciences sociales et promouvoir l’autonomisation des femmes. Lors des dernières élections américaines, elle n’a pas hésité à élever sa voix: «J’ai été très out sur le fait que j’étais une grande supportrice d’Hilary Clinton aux présidentielles de 2016 et je le suis encore! Évidemment, je ne suis pas du tout satisfaite avec Donald Trump. Pour être honnête, c’est très difficile de l’être. Je crois qu’on devrait être aux aguets, car on ne peut pas faire confiance à Trump: un jour, tout est correct et le lendemain, il émet un ordre exécutif pour faire les manchettes! Je ne crois pas qu’il soit un allié de la communauté LGBT.» Bien sûr, au cours de sa carrière musicale, Susan n’a pas eu que des alliés. Si être une femme en musique n’est pas chose facile, être guitariste lui a valu son lot de phrases du genre «tu es une bonne guitariste pour une femme»: «Oui, et c’est comme dans tout, certains hommes me soutenaient alors que d’autres non… Les bons surfs guitaristes hommes m’acceptaient largement, car je ne crois pas que je les menaçais de quelque façon que ce soit, car nous étions égaux, nous étions des collègues. C’étaient plutôt ceux qui n’étaient pas très bons qui avaient un problème avec moi! Avec les années, j’ai appris à rejeter la critique qui n’est pas constructive et à embrasser la critique qui me fait avancer, car c'est celle qui nous rend meilleurs!» 
 
D’ailleurs, la sexagénaire à la carrière prolifique ne semble pas avoir fini de nous étonner: «Ils disent que le 60 ans est le nouveau 40 ans et ils ont pro-bablement raison! Et mieux vaut en faire quelque chose, sinon quelle autre option as-tu? Tu vas vieillir et mourir… C’est aussi être à un endroit différent dans ta vie; quand tu regardes en arrière, ta perspective est différente, car j’en ai plus derrière que devant. Cela ne va pas m’empêcher de continuer! Quand les gens sont assez fortunés pour être en santé et bien vivre financièrement, il faut en profiter!» Un discours des plus inspirants pour une femme évoluant dans une industrie où la jeunesse (éternelle) semble être un prérequis: «Lorsque j’étais jeune, j’étais complexée (de chanter), mais lorsque tu vieillis, tu t’en fiches de ce que pensent les autres! En vieillissant, les priorités changent et on regarde la vie différemment. Honnêtement, aujourd’hui, je fais et dis des choses que je n’aurais probablement jamais faites ou dites lorsque j'avais 30 ans.» D’ailleurs, Susan tournera bientôt un vidéoclip pour son simple Temptation. Elle figurera dans la vidéo, avec une danseuse. Sans conteste, Susan SurfTone continue de surfer sur la vague.