L’âme d’une rockeuse, Melissa Ethridge

Pour l’amour de Montréal et du Rock & Soul

Julie Vaillancourt
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Melissa Ethridg

Le 5 juillet dernier, à l’occasion de sa performance au Festival International de Jazz de Montréal, Melissa Etheridge était de passage dans la métropole. Celle que l’on surnomme "the first lady of rock & roll" s’est confiée au magazine Fugues à propos de sa carrière, ses implications au sein de la communauté LGBT, sans compter cette relation privilégiée qu’elle entretient avec le public montréalais depuis maintenant trois décennies. 

Sans conteste, Melissa Etheridge est une auteure-compositrice-interprète et guitariste de talent, une bête de scène comparable aux Janis Joplin de ce monde. On se rappellera sa mémorable performance aux Grammy Awards en 2005, alors qu’elle se présente sur scène chauve, suite à un cancer du sein. La battante entamera l’hommage à Janis, en performant Piece of My Heart, accompagnée de la talentueuse chanteuse britannique Joss Stone (interviewée pour Fugues en 2015). Puisque notre entrevue avec Melissa Etheridge s’est déroulée avant son spectacle du 5 juillet à la Place des Arts, et que Joss Stone assurait sa première partie, la première question adressée à la grande dame du rock va en ce sens, à savoir si les deux femmes allait nous offrir un duo à la Janis: «Est-ce que je devrais te donner le scoop?», s’amuse d’emblée Melissa, avant d’enchaîner: «Nous n’avons pas performé ensemble depuis les Grammys», avoue Melissa. Pourtant, le 5 juillet, nous avons retrouvé la maîtrise et la chimie qui unissent les deux femmes, puis qu’elles enflammèrent la Place des Arts avec ce rappel de plus de 8 minutes, du Cry, Cry Baby entamé par Joss Stone, jusqu’au Piece of My Heart interprété par Melissa.
 
«Ce sera malade, c’est un rock & soul band, avec une section de cuivres, des choristes, c’est fou comment ça va être bon, on ne pourra pas s’arrêter!», m’avait prévenue Melissa. Et la grande dame ne lance pas de paroles en l’air, puisque sa prédiction s’avèrera des plus prémonitoires. Melissa et Joss ont offert plus de trois heures de concert à la salle Wilfrid-Pelletier, qui s’est rapidement transformée en piste de danse rock & soul, à l’image des styles musicaux des deux chanteuses, mais aussi au son du plus récent album de Etheridge et quinzième en carrière: Memphis Rock and Soul
 
En 1993, Melissa Etheridge lance Yes I Am, un quatrième album, avec des pièces atteignant le sommet des palmarès, dont Come to My Window, récipiendaire d’un Grammy. Désormais un classique du genre qui faisait écho à son coming out et devenait pour plusieurs l’hymne de la communauté lesbienne: «I don’t care what they think, I don’t care what they say, what do they know about this love anyway!/ Je me moque de ce qu'ils pensent, je me moque de ce qu'ils disent, qu'est-ce qu'ils connaissent de cet amour de toute façon!». En quelque sorte, elle mettra en application les paroles de Come to My Window, en faisant son coming out public lors du bal d'inauguration de la présidence de Bill Clinton, en 1993. «Tu sais, à l’époque, j’avais les peurs d’une fille de 33 ans. Comment savoir? Mais je savais une chose: que je ne pouvais pas vivre dans un mensonge. Je ne voulais pas ça! Je voulais être appréciée pour qui je suis et pour ma musique. Si quelqu’un ne m’aime pas parce que je suis gaie, il ne m’aimera pas, point. Bien sûr que j’avais des peurs, mais il faut continuer à marcher et à avancer.» Vivre son coming out dans l’œil du public, lorsqu’on fait office de pionnière, n’est pas nécessairement chose facile, puisqu’on amène les gens à défier certaines idées préconçues, se souvient Melissa: «Je vais te confier quelque chose: je suis certaine que beaucoup de choses se sont passées dans mon dos, tu sais, des dires derrière des portes closes… Bien sûr, outre ceux qui vont toujours critiquer les autres, je n’ai pas vraiment subi (de lesbophobie directe). Je crois que la vérité et le fait d’être soi-même sont de puissants outils. Les gens ressentent l’authenticité. Globalement, mon expérience fut très positive». 
 
Lors du concert du 5 juillet dernier, Melissa a démontré ses talents de guitariste, accompagnée de ses nombreuses guitares sur toutes les chansons, jouant des solos de main de maître, dont Born Under a Bad Sign, sans compter quelques solos d’harmonica. En tant que femme, dans le "boy’s club" du rock & roll, la chanteuse-guitariste avoue avoir déjà entendu cette fameuse phrase: «Tu es une bonne guitariste pour une femme». «On ne peut pas y échapper…», explique Melissa, «Il y a encore beaucoup de préjugés dans le monde du rock & roll, mais je ne peux m’empêcher de croire que si je m’y accroche le plus longtemps possible, que je continue à me présenter sur scène et montrer ce que je peux faire, si je continue à jouer et inspirer les gens qu’éventuellement, tu sais (les choses changeront). Pour citer Ginger Rogers, elle a dit devoir «apprendre tous les pas de danse de Fred Astaire, refaire le tout à l’envers et en talons hauts». Oui, parfois, j’ai l’impression que je dois en faire deux fois plus (pour prouver ce que je vaux), mais c’est o.k.»
 
Avec une carrière florissante sur plus de 30 ans, Melissa Etheridge a nécessairement bossé dur. Et le processus de création est constant: «À l’époque, je me levais la nuit pour créer des chansons. C’était que ça, ma vie! Dans ma vingtaine et ma trentaine, j’écrivais tout le temps! Après, lorsque tu as une famille, ta vie et tes priorités changent. Aujourd’hui, je crée lorsque je suis sur la route, car ce sont des moments où je ne suis pas avec mes enfants. Aussi, lorsque je suis à la maison, je dois prendre des moments pour créer et dire à mes enfants: aujourd’hui, maman doit travailler de telle heure à telle heure.» Et qu’en est-il de trouver l’inspiration, dans un désir constant de se renouveler? «Bien sûr, au niveau de l’inspiration, je n’écris plus à propos de mon cœur brisé, car il ne l’est plus! Aujourd’hui, quand je regarde autour de moi et à l’intérieur de moi, ce sont des moments riches et inspirants créativement parlant. J’observe les réalités de  mon pays et de nos sociétés et cela m’inspire grandement.» 
 
Du haut de ses 56 ans, Melissa avoue humblement posséder une maturité créative différente de lorsqu’elle était dans la jeune trentaine: «Du moins, j’espère que j’ai davantage de maturité! Ça fait tellement longtemps que je suis dans le métier, que je vois les patterns (exemples à suivre) maintenant. Je constate aussi ma responsabilité dans les expériences qui sont arrivées au fil de ma vie et cette maturité transparait dans l’écriture. C’est le même processus de découverte de soi, mais lié à la création artistique.» 
 
D’ailleurs, trouver le temps de créer et de se recueillir avec soi-même n’est pas nécessairement chose facile pour celle qui est présentement en tournée pour deux mois et demi, et ce, presque tous les jours. «En fait, en tournée, j’ai une routine, justement parce que mon horaire est très intense. Par exemple, aujourd’hui, j’ai un spectacle ce soir (en Géorgie, aux États-Unis). En matinée, je fais mes étirements et lorsque j’ai le temps — j’essaie de le prendre —, je fais de la méditation. Ce sont des éléments-clés de ma routine. Si je peux aller prendre une marche, je vais le faire. Garder mon corps en forme physiquement est pour moi d’une importance absolue. Ensuite, j’ai des entrevues, comme nous le faisons présentement, ça fait partie de ma journée. Là nous sommes à l’hôtel, alors après mes entrevues, je vais me préparer pour me rendre au test de son. Ensuite, nous allons souper, faire le concert. Puis, remonter dans le bus et faire la route. La routine recommence le jour suivant, puis le jour suivant et le jour suivant.»
 
Lorsque Melissa n’est pas sur la route, elle passe nécessairement du temps avec ses enfants et son épouse, Linda Wallem. Celle qui milite activement pour les droits LGBT depuis plusieurs années n’hésite pas à mélanger travail et militantisme; elle a d’ailleurs lancé la chanson Pulse l’an dernier, afin d’honorer les victimes de la tuerie d’Orlando. 
 
Bien que les LGBT aient gagné de nombreuses batailles, ce type d’événement nous rappelle tragiquement qu’il demeure du travail à faire sur la route de l’égalité sociale: «J’ai toujours dit que la communauté LGBT se sert mieux lorsqu’elle parle avec son propre cœur, lorsque les revendications proviennent de sa propre communauté. Car c’est ce que les communautés fortes reflètent à travers le monde. Quand une personne LGBT est forte et confiante, sait ce qu’elle aime en lien avec sa sexualité, ce n’est qu’une couleur parmi une boîte de crayons de couleur. C’est aussi ce que notre communauté doit comprendre; que cette boîte est constituée de différentes nuances de plusieurs couleurs. De cette compréhension de la diversité découle une communauté forte. C’est là que des pays comme le Canada, les États-Unis, l’Allemagne (etc.), peuvent devenir une inspiration pour les communautés en Ukraine et en Russie où les gens sont incarcérés, battus et tués. Nous devons être forts avant de pouvoir les aider. Se renforcer dans le but d’aider nos voisins est la meilleure chose que nous pouvons faire selon moi.»
 
D’ailleurs, sous la présidence Trump, est-ce que les LGBT américains craignent pour leurs acquis? «Ça nous aide à comprendre qu’il y a encore beaucoup de résistance à l’idée de l’égalité et de la liberté, de la diversité, de l’amour et du mariage, mais encore là, la meilleure chose que nous pouvons faire est de rester forts, nous avons nos droits aux États-Unis, défendons-les et demeurons de bons citoyens afin d’aider à nous construire un futur positif: de cette façon, nous ne reculerons pas. Je ne crois pas qu’on doive avoir peur, car cela ne fait que nous rendre plus faibles. Il faut comprendre nos droits et continuer de construire nos magnifiques communautés et familles.» 
 
Terminons à juste titre cette entrevue sur les notions de communautés et d’inclusion, puisque Montréal fut parmi les premières villes du monde à accueillir la musique de Melissa Etheridge. 
 
En 1988, son gérant l’informe que Bring Me Some Water, extrait de son premier album éponyme, est un succès au Québec. «C’est à Montréal que les gens se sont vraiment approprié ma musique avec mon premier album. J’ai fait des tournées dans plein d’endroits à travers le monde, mais Montréal fut le premier endroit où j’ai fait un grand concert dans un aréna. C’est une longue histoire d’amour que j’ai avec le public montréalais. Sans conteste, comparé à d’autres villes du monde, c’est un de mes endroits préférés où performer.»
 
Citation qui fut des plus tangibles lors de son concert du 5 juillet dernier au Festival International de Jazz. De sa toute première note jusqu’aux derniers applaudissements, «the first lady of rock & roll» a sans conteste renoué avec son public chouchou. À n’en point douter, cette relation privilégiée que Melissa entretient avec le public montréalais n’est pas prête de s’estomper. 
 
Melissa Ethridg