Russie

Le metteur en scène gai et russe Serebrennikov est assigné à résidence

L'agence AFP
Commentaires

Le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, inculpé pour une affaire de détournement présumé de fonds publics qu'il juge « absurde », a été assigné à résidence mercredi, faisant craindre une volonté du Kremlin de mettre les artistes au pas à l'approche de la présidentielle.


L'avocat du réalisateur et directeur artistique du réputé théâtre contemporain moscovite Centre Gogol a aussitôt annoncé son intention de faire appel de cette décision qui le bloque à son domicile - sauf accord spécial des forces de l'ordre - alors qu'il se trouvait en plein tournage d'un film et qu'il devait monter prochainement un opéra à Stuttgart.

« Serebrennikov pourrait s'échapper et exercer des pressions sur les témoins », a expliqué la juge Elena Lenskaïa. Son assignation à résidence s'applique jusqu'au 19 octobre, mais elle peut être prolongée, comme c'est souvent le cas le temps de la préparation des procès.

Des centaines de personnes réunies près du tribunal Basmanny à Moscou pour soutenir le réalisateur de 47 ans, soupçonné d'avoir détourné l'équivalent d'un peu plus d'un million d'euros de subventions, ont accueilli la décision en scandant « Honte! ».

Certains, dans les milieux artistiques ou de l'opposition, ont dénoncé une affaire directement orchestrée par le Kremlin visant à intimider les artistes à l'approche de la présidentielle.

Metteur en scène réputé dans le milieu théâtral européen et cinéaste aux films présentés aux festivals de Cannes ou de Venise, Kirill Serebrennikov n'est pas ouvertement un opposant à Vladimir Poutine. Il critiquait cependant les pressions croissantes exercées sur la création artistique sous prétexte de promotion des valeurs conservatrices et ses oeuvres, abordant des thèmes comme la politique, la religion ou la sexualité, étaient régulièrement critiquées des activistes orthodoxes ou des autorités.

En juillet, le Bolchoï avait annulé quelques jours avant la première un ballet mis en scène par Kirill Serebrennikov consacré à Rudolf Noureev, danseur soviétique réfugié en France en 1961 et mort du sida en 1993, assurant que le spectacle n'était pas prêt.

Interpellé dans la nuit de lundi à mardi sur le tournage de son film à Saint-Pétersbourg, il a été inculpé mardi pour « fraude à grande échelle », un délit passible de dix ans d'emprisonnement.

Selon les enquêteurs, le réalisateur est soupçonné d'avoir, par un système de devis et factures gonflés, détourné 68 millions de roubles (un peu plus d'un million d'euros au taux actuel) entre 2011 et 2014 sur des subventions de 214 millions de roubles (3 millions d'euros) accordées au projet « Plateforme » réalisé par son précédent théâtre, le Studio-7.

« Ces accusations sont impossibles et absurdes », a estimé Kirill Serebrennikov devant le tribunal. « L'argent octroyé par l'État pour le projet 'Plateforme' a été dépensé pour ce même projet », a explqiué Kirill Serebrennikov, qui a passé une première nuit en cellule.

Il avait demandé sa libération, lors de l'audience. « Je n'ai aucune intention de m'échapper », avait plaidé le metteur en scène au look de hipster, casquette sur la tête.

Son avocat Dmitri Kharitonov avait proposé le paiement d'une caution record égale à la somme que la justice accuse le metteur en scène d'avoir détournée, soit 68 millions de roubles.

La soeur du milliardaire Mikhaïl Prokhorov, Irina Prokhorova, avait proposé de payer une éventuelle caution et de nombreuses personnalités du monde du spectacle ou de la télévision s'étaient dites prêtes à se porter garantes.

De nombreux artistes, dont le directeur du respecté théâtre du Bolchoï, Vladimir Ourine, le réalisateur Alexeï Guerman, l'écrivaine Lioudmila Oulitskaïa, ainsi que Natalia Soljenitsyne, la veuve de l'écrivain et dissident Alexandre Soljenitsyne, ont appelé à sa remise en liberté depuis son arrestation.

Cette arrestation est « un signal des autorités à tous ceux qui font partie de la communauté des créateurs en Russie (...), un signal visant à les intimider », à moins de sept mois de la présidentielle, a estimé le journal économique Vedomosti.