Nous et la société

L’art pour respirer intelligemment

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boullé

L’été se termine et au cours des derniers mois, j’ai pu assister à trois festivals qui me tiennent particulièrement à cœur. Le FTA et ses propositions de pièces et de chorégraphies qui sont une ouverture extraordinaire sur le monde et sur la vitalité des créateurs. Le Festival des arts de Saint-Sauveur (FASS) qui chaque année propose un aperçu très large de la danse actuelle en faisant venir de grandes compagnies internationales et des solistes hors-pairs. Saint-Sauveur, c’est la porte à côté de Montréal et l’ambiance est décontractée, les chorégraphes et danseurs accessibles lors des causeries orga-nisées après chaque spectacle. Enfin, le MISQA, le concours de quatuors à cordes à l’Université McGill où l’on découvre des jeunes musiciens passionnés. 

Et déjà je rêve de me retrouver dans les salles de Montréal, pour le théâtre, la danse et la musique. De retrouver par exemple les concerts de La Chapelle-du-Bon-Pasteur, et les choix exceptionnels de son directeur artistique, Simon Blanchet. Pour celles et ceux qui voudraient découvrir l’univers de la musique classique, dans un lieu où l’acoustique est parfaite, c’est idéal. Et c’est gratuit! Je rêve de retrouver les théâtres qui me sont chers. Ces lieux qui, année après année, et malgré les coupures budgétaires, ne cessent d’explorer et d’interpréter notre monde, de gratter les fonds de tiroirs pour proposer une programmation variée, intelligente, avec des créations maisons, ouvrant aussi leurs portes à d’autres compagnies. Il y a à Montréal un feu d’artifice de créations chaque saison et dans tous les domaines artistiques. Et je ne parle pas de divertissements lénifiants qui sont à la culture ce que la restauration rapide est à la gastronomie. Bien au contraire, des directeurs artistiques, des créateurs, des artistes qui, inlas-sablement, nous entraînent dans leur univers, déplacent notre regard, sollicitent notre intelligence et notre cœur. Il suffit de se donner la peine. 
 
Pourquoi parler de l’art dans une chronique qui se veut LGBTQ (et tout ce que vous voudrez, je suis inclusif), peut-être parce que c’est par l’art que j’ai découvert mon désir pour les hommes, et parce qu’en m’intéressant à l’art, j’ai aussi découvert des créateurs homosexuels (écrivains surtout) qui m’ont fait sentir moins seul dans la cité banlieusarde de Paris où mes parents avaient décidé de nous installer. Parce que l’art, dans sa gratuité, est avant tout une source d’inspiration et de réflexions sur nous-mêmes, sur notre monde. Il est brèche, il est mouvement, il ne cesse de questionner et de nous questionner. Il refuse le confort et pourfend la paresse intellectuelle. Il stimule notre imagination et nous ouvre des horizons insoupçonnés que jamais ne pourra proposer un centre commercial. Il déboulonne les frontières, nous amène à la rencontre de l’autre, des autres, il peut être fédérateur (la musique entre autres), il nous sort de notre coquille, nous bouscule, nous émeut, nous indigne, nous fait rire. Il nous entraîne sur des chemins d’émerveillements, d’émotions, d’intelligence et en bout de ligne, si l’on est un peu attentif, nous rend un peu moins con. 
 
Si l’art ne remplit pas toutes ces fonctions, il est simplement décoratif et hypnotique, un peu comme une visite à Disney Land. C’est gentil, distrayant, propret, mais totalement stérile. 
 
À sa façon, mais dans un autre registre, Fierté Montréal participe à nous déniaiser. Trop festif, diront certains. Mais ce serait oublier que les fêtes ont toujours fait partie de nos luttes, qu’elles ont toujours accompagné nos revendications, qu’elles sont un élément constitutif de la culture LGBTQ. Sortir des paillettes, des perruques, des sous-vêtements en cuir, c’est quand même plus inclusif que de sortir des kalachnikovs. Nous savons être sérieux sans nous prendre au sérieux et vice versa. Fierté Montréal se veut inclusif, c’est aussi un message collectif d’espoir, de respect, et d’acceptation au sens large du terme. Et nous en avons bien besoin pour combattre la médiocrité de nos temps qui ne parlent que d’enfermement sur soi, que d’exclusion des autres. 
 
Un Président qui gouverne par tweet, qui décide tout seul dans son coin aussi grand qu’un bureau ovale, de ne plus accepter les transgenres dans l’armée américaine, ce n’est pas de la fiction. Sur une scène, dans un film, la salle exploserait de rire. Là, ce sont plutôt des larmes qui nous viennent devant tant de stupidité. Pas le goût en cette rentrée de faire le tour des contradictions, des incohérences, des injustices, des atteintes au droit de la personne, de la pauvreté galopante, des exactions des uns et des autres, de l’enrichissement éhonté de certains. L’indignation, et souvent l’impuissance, nous rongent chaque jour. 
 
Je préfère penser à un dimanche d’hiver à la Chapelle-du-Bon-Pasteur à écouter des sonates de Schubert au piano, de penser à un prochain spectacle de Lepage, à relire des pages de mes auteurs préférés ou encore de passer une matinée au Musée des Beaux-Arts de Montréal un jour d’automne. Pour me redonner de l’énergie, pour ne pas m’ankyloser l’esprit, pour ne pas restreindre mon champ de vision à la taille de ma cour. Je préfère penser aux rencontres que je ferai dès septembre, des personnes qui réfléchissent, s’agitent pour tenter à leur niveau, et dans la mesure de leurs moyens, de changer les choses, d'ouvrir de nouvelles pistes pour enchantez notre vie. 
 
Tout comme quand j’étais enfant, au musée du Louvre, au détour d’une salle, de découvrir des statues d’hommes nus et couillus. Il y avait donc bien des lignes de fuite, des portes de sortie, des espaces de liberté pour l’enfant que j’étais.