Portrait d'une communauté fière

Icône transgenre, la voix en or des Philippines fait voler en éclats les barrières

L'agence AFP
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De sa voix de ténor de plus en plus assurée, le chanteur philippin Jake Zyrus raconte fièrement le chemin parcouru pour ne plus être la jeune Charice Pempengco, sensation adolescente de la scène pop internationale.


Avant de dévoiler son identité transgenre au mois de juin, Jake Zyrus faisait la fierté des Philippines où la grande majorité des habitants sont des catholiques fervents. La jeune fille à la petite stature déclamait alors des ballades sucrées dans la série télévisée américaine Glee et chantait en duo avec Céline Dion ou Andrea Bocelli.

L'artiste de 25 ans à la moustache clairsemée explique que le succès de Charice lui a toujours semblé fallacieux. C'est ce qui lui a donné le courage d'annoncer à l'archipel conservateur qu'il était un homme.

"J'avais l'impression d'être face à un mur (d'incompréhension). Je ne pouvais pas exprimer ce que je voulais dire, ce que je voulais montrer. Je ne pouvais pas montrer qui j'étais réellement", dit-il dans un entretien à l'AFP avant son premier concert prévu en octobre.

"Beaucoup de jeunes tueraient pour ce genre de réussite et j'étais content de mon succès, mais je n'étais pas content de qui j'étais. A présent, je me sens léger."

Aux Philippines, le mariage entre personnes du même sexe et le divorce sont interdits et le chanteur reconnaît que sa métamorphose -de jeune fille en petite robe arborant des couettes à homme transgenre- fut longue et douloureuse.

Jake est sorti de la pauvreté et est devenu célèbre en reprenant des tubes de la pop sur YouTube. Il est passé dans les émissions d'Ellen DeGeneres et d'Oprah Winfrey, s'est produit lors des galas pré-inauguraux de Barack Obama et de fêtes des Oscars.

Charice a initialement fait son "coming-out" en 2013 en racontant qu'elle était lesbienne. Aujourd'hui, Jake dit que c'était un "mensonge". 

"Je pensais que cela serait suffisant. Ici, on est soit lesbienne soit gai. Je craignais que si j'expliquais qui j'étais réellement, les gens ne comprendraient pas" Sa décision d'annoncer son identité transgenre a suscité des louanges sur les réseaux sociaux. Mais Jake a également été tourné en ridicule.

"C'est une image qui peut rendre plus fort, surtout les gens qui sont 'enfermés dans un placard'", souligne Anastacio Marasigan, directeur général de TFL Share, groupe de défense des droits LGBT.

Un présentateur charismatique de la télévision philippine a assimilé sa transition au "changement climatique" tandis que l'édition locale du magazine Esquire a dû présenter ses excuses publiques pour s'être moqué de son nom.

Avant son "coming-out", Jake a subi une ablation des seins et a commencé à se faire injecter de la testostérone. "J'étais encore un enfant mais c'était déjà mon rêve", explique-t-il.

Son prochain objectif est la chirurgie de réattribution sexuelle. "Pour la première fois, j'ai décidé que toutes les choses négatives que disaient les gens n'avaient pas d'importance, que ce qui comptait, ma priorité, c'était moi."

Le jeune homme, entré dans la carrière en participant à des concours de chant pour aider sa mère célibataire, a eu du mal à se faire accepter par sa famille. Il n'a plus guère de contacts avec ses proches qui, dit-il, sont profondément influencés par leur foi catholique. Il explique que ses problèmes familiaux l'ont conduit à faire trois tentatives de suicide.

"Je sais qu'un jour ils comprendront que je ne fais pas ça pour me plier à une mode passagère, parce que je suis stupide ou parce que j'ai une maladie incurable. Je le fais pour montrer tout simplement qui je suis."

Jake peut compter sur le soutien de ses fans, de ses amis et de ses mentors, y compris le producteur canadien David Foster et Oprah Winfrey. C'est d'ailleurs sur le talk-show de la star de télévision américaine qu'il avait laissé entendre en 2014 qu'il était un homme.

Jake l'avait prévenue de son intention et, "avant même qu'on fasse l'interview, elle a dit: 'Tu sais, je suis si fière de toi'", se souvient le chanteur. Le jeune homme tente aujourd'hui de relancer sa carrière en dépit de ceux qui jugent que sa transition a détruit sa voix, celle qui l'a hissé dans le top 10 du Billboard 200, le classement hebdomadaire des 200 meilleures ventes d'albums aux Etats-Unis, avec "Charice", sorti en 2010.

"C'est bête de me comparer à elle", dit Jake, expliquant qu'il considère Charice comme une soeur. "Les gens disaient que Charice avait une voix en or, parce qu'elle savait monter dans les aigus. C'est plus que ça pour moi, la vraie voix en or: c'est quand on entend une personne chanter et qu'on ressent ce qu'elle chante. Ca vient du coeur."

Il dit vouloir se concentrer sur un auditoire philippin mais rêverait de plaire à l'international. Jake reconnaît toutefois que ce sera difficile, n'ayant ni la taille ni l'allure sur lesquels peuvent tabler d'autres chanteurs. Son message n'est pas simplement destiné à la communauté LGBT, souligne-t-il. "Il ne s'agit pas seulement de faire son coming-out. C'est plus que ça. Il s'agit d'avoir confiance en soi, dans sa douleur, sa force, son combat".