En réaction à un texte paru dans Fugues

L’effet National Geographic et l’inclusion des personnes trans : une critique

Collaboration Spéciale
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Quand j’étais adolescente, j’adorais écouter les documentaires Planet Earth sous la narration de David Attenborough. Aidée par la voix apaisante de ce dernier, j’oubliais les problèmes de ma condition humaine le temps de me perdre dans cette fascination de l’autre, de l’exotique, bien emballée dans le format documentaire.

Ces documentaires sont, dans leur nature, du pur divertissement. Aucune prise de conscience sociale n’est attendue, contrairement à d’autres types de documentaires. Si on mentionne que tel ou tel animal est en voie d’extinction, c’est moins pour demander de l’aide que pour renforcer un sentiment d’exclusivité et d’importance chez le public. « Cet animal rarissime, nous le filmons pour vous! »

Quand le National Geographic sortit son numéro spécial sur les réalités trans, une impression de déjà-vu m’envahit. J’avais cette impression de regarder un documentaire sur les animaux des Îles Galapagos, sauf que l’animal, cette fois, c’était moi.

L’exoticisation de la diversité prend un caractère hasardeux quand il se tourne vers des personnes humaines. Souvent—pensons notamment aux couvertures du National Geographic représentant des tribus africaines vivant sans technologie ou encore la longue histoire d’anthropologie états-unienne portant sur les Premières Nations—cette exoticisation a pour conséquence de renforcer l’altérité de groupes déjà perçus comme « autre ». Il y a nous, et il y a « eux ». Ce processus heurte tant les personnes trans que les personnes noires et indigènes.

Vous imaginerez mon désarroi en lisant l’article « Faire une transition—détermination, patience… et gros sous » par Denis-Daniel Boullé au même des pages de notre cher Fugues. L’article joue sur la fascination perverse des personnes cis envers les corps trans, allant même jusqu’à s’illustrer de deux torses nus—torses nus qui, remarquons-le, appartiennent à des personnes cis. Gros inconfort.

Le public cible de l’article est très clairement cis. Fugues, c’est un espace qui, par sa nature, se veut éviter le sentiment d’altérité que nous avons tous en lisant les articles de Richard Martineau. Ce sentiment, c’est le sentiment d’être l’« autre », d’être « eux ». Pourtant, cette même publication qui se veut écrite par et pour les initiés des communautés GLBT—et apparemment dans cet ordre—cible un public qui exclut tristement une partie de son lectorat. Dans les articles comme celui de Denis-Daniel, les personnes trans deviennent étrangères à leurs propres espaces, et Fugues devient un autre magazine pour et par des personnes cis.

En guise d’exercice, demandez-vous quel est le but, la raison d’être de l’article. « Informer des réalités trans. » D’accord, mais dans quel but? « Faire comprendre aux gens que ce n’est pas un choix fait à la légère. » Mieux, louable même! Mais alors pourquoi tous les détails intrusifs, et pourquoi limiter la portion argumentaire à deux phrases en clôture de texte? La vérité transpire de la forme.

Le but en étant principalement un de divertissement, l’attention au détail écope. « Vaginectomie » qui est un terme se référant à une chirurgie d’ablation de tissus vaginaux, est utilisé à la place du terme « vaginoplastie », soit une chirurgie voyant la construction d’un vagin et d’une vulve à partie d’un pénis et testicules. Anglicismes et infantilisants à part égale, « transgirls » et « transboys » remplacent les termes acceptés de « femme trans » et « homme trans ». On parle aussi d’« homme devenu femme » et de « devenir [une] femme » : est-ce que les femmes trans ne désirant pas entreprendre de processus médical seraient donc moins « femme » alors? Bien sûr que non! Pourtant, c’est ce que ce texte maladroit suggère. Et les personnes non-binaires, où sont-elles? Aucune idée : nous n’existons pas, à ce que je sache.

Ces erreurs sont facilement évitées lorsque nos textes sont écrits par et pour des personnes trans. Par « pour », je veux dire « au bénéfice de ». Le public cible ne doit pas nécessairement être trans, et les personnes trans ne doivent pas nécessairement être les seules qui bénéficient du texte. Néanmoins, tous les textes sur les personnes trans devraient être écrits pour des personnes trans.

Si j’espère que Fugues emploie plus d’auteurices trans dans le futur, il y a aussi place à l’amélioration chez les journalistes actuels. Un bon premier pas serait de se poser quelques questions en écrivant un article : « Quel est le but du texte? Est-ce que celui-ci bénéficie aux personnes trans et si oui comment? Est-ce que le texte place les personnes trans en objet de fascination? Est-ce que le texte pourrait être plus représentatif des réalités et besoins des personnes trans? » Celles-ci devraient être faciles à répondre pour des écrivain·e·s aguerries.

Je n’ai aucune animosité personnelle envers Denis-Daniel Boullé. Le problème que je relève est général, et Denis-Daniel ne fut qu’exemple. Au contraire, je commande son invitation à écrire une réponse.

La perfection n’est pas de ce monde, nous dit l’expression. La critique est une invitation à l’amélioration. Notre qualité en tant qu’allié·e·s de causes qui ne nous concernent pas se mesure en grande partie par notre volonté à écouter les voix de personnes concernées, à accepter leurs critiques, et à adapter notre comportement à la lumière de ces critiques. J’ai espoir que Fugues saura écouter et devenir un espace plus invitant pour les personnes trans à travers le Québec.

Nous écrivons, nous enseignons, nous créons, nous errons, nous aidons, nous aimons. Nous sommes des personnes. Nous ne sommes pas des objets de consommation.

Par Florence Ashley

LIEN POUR LIRE LE TEXTE EN QUESTION

Notre réponse

Bonjour Florence,

 

Je peux vous assurer que, dans l’article en question, notre intention n’était pas de «divertir notre lectorat sur le dos des personnes trans», comme vous semblez le croire, mais bien d’informer quant aux réalités trans (comme nous le faisons régulièrement, tant dans les pages du magazine que sur fugues.com). Le texte de Denis-Daniel Boullé — un grand allié des communautés trans depuis de nombreuses années —  insiste sur l’aspect informatif et il n’y a aucun jugement ni de sensationnalisme dans ce reportage, pas plus que dans le montage graphique qui en a été fait. 

Sachez que l’article en question prend son origine suite à deux discussions au cours de l’été avec deux personnes transgenres qui nous ont proposé d’aborder spécifiquement ce sujet. Elles se plaignaient que la plupart des gens ignoraient que tous les coûts liés à une transition n’étaient pas couverts par l’assurance maladie et que ce coût était un lourd fardeau pour plusieurs personnes qui envisageaient une transition. Par ailleurs, le texte a été relu par deux femmes transgenres et un homme transgenre avant sa publication, ce qui nous a permis de corriger certaines inexactitudes.

Fugues est non seulement un allié, mais on y donne régulièrement la parole à des personnes trans. Et, au cours des dernières années, il s’est fait l’écho des revendications des personnes transgenres à plusieurs reprises. Par ailleurs, parmi notre lectorat régulier, entre 1,5 et 2% déclarent (lors de nos deux dernières enquêtes) être en transition ou avoir effectué une transition.

Cela dit, le ton de l’article ne vous a pas plu — ni le choix des photos—, c’est clair. Nous le regrettons. Je peux vous assurer que nous ferons notre possible à l’avenir pour être encore plus sensible aux points que vous soulevez et que nous porterons une attention plus grande dans le choix des photos qu’il n’est pas toujours simple de sélectionner pour illustrer les articles sur les réalités LGBTQ+, doit-on rappeler.

 

Bien à vous,

 

Yves LAFONTAINE, directeur de Fugues