Fiction

On ne sort pas le Village de l’homme

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

«Et donc, comment ça s’est passé?» «Très bien. Sans surprise, que tu vas me dire, j’imagine. Ils m’ont dit qu’ils s’y attendaient déjà un peu. Est-ce que j’ai des manières?» Jonathan éclate de rire. «Mais non, c’est juste que tu as une grande sensibilité… Et aussi qu’il y a pas mal de gais dans le milieu de l’art, qu’est-ce que tu veux!» Ludovic et Jonathan ont cette discussion après un souper que Ludovic a organisé la veille chez lui avec une poignée de ses plus proches amis.

Son objectif principal était d’en profiter pour leur apprendre son homosexualité dans un contexte calme et détendu… bien que lui ait été tout le contraire. Jonathan, qui l’y a fortement encouragé, est fier qu’il en ait pris l’initiative aussi rapidement après leur discussion. «Comme disait l’autre, il n’y a que le premier pas qui coûte. Les prochaines fois seront plus faciles.» Ludovic fait la moue. «Tu me permets d’attendre un peu?» «Bien sûr.» «Et puis, de toute manière, même si je leur ai demandé de ne pas en parler, c’est probablement iné-vitable… Je vais pouvoir m’amuser à voir qui fait le mieux semblant d’être surpris.»
 
La prochaine étape dans la publicisation de son orientation sexuelle, lui lance Jonathan avec un clin d’œil, c’est de le dévoiler aussi à des fans. «Tu veux déjà que j’en parle à la télé?» s’exclame Ludovic d’un air ahuri. «Mais non: je te propose un souper avec mes amis!» Ludovic lui donne un coup sur l’épaule. «Tu parles d’une façon de le demander! Mais oui, ça me ferait plaisir. Organise ça quand tu veux.» Après un sondage rapide, la fin de semaine suivante convient à tout le monde, y compris à Louise – ou plutôt spécialement à Louise, qui est la plus libre d’entre eux tous. Elle s’offre pour les recevoir et cuisine une de ces recettes transmises de génération en génération et dont l’agréable goût de terroir accompagne agréablement l’arrivée de l’automne. Sans surprise, Ludovic s’entend à merveille avec tous les mignons ainsi qu’avec leur hôtesse, qu’il charme avec une aisance, voire une insistance surprenantes. «C’est parce qu’il a l’habitude d’utiliser son talent avec les femmes plus qu’avec les hommes», le taquine Jonathan en lui arrachant un baiser. Aussitôt, une avalanche de questions s’abat sur Ludovic: comment a-t-il réussi à garder son homosexualité secrète aussi longtemps? L’a-t-on souvent questionné sur le sujet? Sent-il une pression à se faire passer pour hétérosexuel pour décrocher certains rôles, question de casting?
 
La nuit est déjà bien avancée quand ils prennent l’autobus pour rentrer chez Jonathan quelque part dans Rosemont. Tout le long du trajet, ils parlent de choses et d’autres, principalement des programmations de théâtre qui viennent d’être dévoilées. Jonathan se sent à sa place, parfaitement bien, autant intellectuellement qu’émotionnellement. Il a rarement aussi peu douté de son choix de partenaire amoureux. Ainsi en est-il d’autant plus renversé quand, à peine passé le seuil de son appartement, Ludovic pousse un long soupir et lui dit: «Je ne m’attendais pas à ça quand tu disais que tu allais me présenter tes amis, vraiment.» «Qu’est-ce que tu veux dire?» «Parler d’homosexualité, juste d’homosexualité, tout le temps d’homosexualité… En plus qu’ils habitent dans le Village… Ç’en est une obsession, non?» «D’abord, ils n’habitent pas tous dans le Village. Ensuite, c’est juste parce qu’ils étaient curieux de savoir comment tu vivais le secret et le coming out. C’est un univers nouveau pour eux, la scène, les arts. Entre nous, je te jure, on parle de tout comme tout le monde.» «Si tu le dis… En tout cas, c’était pas l’ambiance de ce soir… J’ai trouvé ça tellement ghettoïsant!» «C’est normal de se tenir avec des gens qui nous ressemblent.» «Pas au point de se fermer au reste du monde! Dis-moi que tu vas m’accompagner plus souvent dans des soirées avec mes amis.» «Avec plaisir! D’autant plus si tu me présentes comme ton copain.»
 
C’est donc ce qu’ils commencent à faire. Jonathan est peu à peu non seulement introduit, mais en plus fermement imbriqué dans des cercles autour desquels il n’aurait pu que rêver de graviter auparavant. Il découvre le plaisir de discuter en profondeur, plutôt que de seulement les évoquer, des idées et des œuvres des plus grands théoriciens et praticiens du théâtre et du cinéma; et en même temps, des projets collectifs s’esquissent dans ces échanges. Un tel qui écrit en plus de jouer le verrait faire tel rôle dans telle de ses pièces. Un autre lui demande s’il a déjà pensé à écrire et Jonathan doit lui avouer que oui, il y pense parfois. Mais même quand il se sent enivré par toutes ces perspectives, même quand il se dit qu’il comprend Ludovic de ne vouloir abandonner pour rien au monde l’ouverture qu’il trouve dans ces groupes toujours en mouvement, par leurs membres autant que par leur changement, il se dit qu’il lui manque quelque chose. Un jour que Louise l’appelle, il laisse son téléphone vibrer et ne répond pas. Parce qu’il est passé à autre chose, essaie-t-il de se convaincre. Par honte, admet-il dans son for intérieur. Il ne l’a pas revue, ni un seul des amis de cette gang, depuis bientôt deux mois. Il ne lui est jamais arrivé de s’en distancier autant par le passé. Éventuellement, il n’en peut plus. Il dit à Ludovic: «J’adore tes amis, j’adore leur folie, leur enthousiasme, leur ambition. Mais j’ai besoin du Village aussi. Je m’y sens chez moi. On peut peut-être sortir l’homme du Village, mais pas le Village de l’homme. Pas si facilement en tout cas.» Ludovic lui tire la langue. «Chacun son combat, donc. On trouvera bien un terrain d’entente quelque part entre les deux fronts.»