DES DIEUX SANS PITIÉ DE CHRISTOS TSIOLKAS

La vie en Australie

André Roy
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Christos Tsiolkas

J’ai déjà parlé de cet auteur australien dans le numéro de février 2016 de FUGUES (vol. 22, no 11) à propos de son roman Barracuda. Trois seulement de ses titres ont été traduits en français, dont ce dernier, après La gifle et Barracuda, un livre de quinze nouvelles qui rappellent combien le monde de Christos Tsiolkas est violent, choquant, mais toujours lucide. Ce sont des fictions de compassion où à travers les failles des êtres se découvre l’affection. Les dieux sans pitié rassemblent des nouvelles écrites sur vingt ans avec une variété de personnages – des enfants, des adultes gais ou hétéros, des lesbiennes – déchirés, comme au bord d’un précipice. Le titre du livre dit exactement l’univers unique de cet écrivain d’origine grecque : la description de conflits brutaux entre individus, familles ou classes sociales. Et où le hasard fait mal les choses. La vie s’avère une catastrophe, intime ou collective. Comme si on était au mauvais moment, à la mauvaise place. Comme si le sexe est fatal, jamais un total enchantement.

La première nouvelle donne, avec son titre éponyme, exactement le ton des fictions rassemblées ici : nous sommes dans un environnement en crise. Nous voici grâce à un invité dans une soirée de jeunes professionnels de plusieurs nationalités, dans les années 1990. Il y a là des urbains, des intellectuels, des métrosexuels, des hommes et des femmes qui vont jouer au jeu de la vérité. Chacun y va avec sa part de dévoilement et, naturellement, l’escalade dans les confessions cause des tensions insuppor-tables entre les membres du groupe. Le démembrement des personnalités, l’étripage des sentiments et l’éclatement des amitiés concluent une soirée où la drogue et l’alcool ont échauffé les esprits et les cœurs. À l’euphorie du début ont suivi l’anxiété, la colère, la stupéfaction de ce qui n’a jamais été dit. Le dîner signe l’annonce d’une dissolution d’une bande de privilégiés de la société, qui s’éloigneront pour ne plus se revoir. On se croit heureux et nantis, mais on n’est que des gens ordinaires harassés par les problèmes quotidiens, le mariage, les enfants, les liaisons, les infidélités. Entre réconciliation pour les uns, trahison pour les autres. Un rien peut rendre les meilleurs amis ennemis.
 
C’est ainsi chez Tsiolkias, comme on a pu le vérifier dans Barracuda :  tout semble simple, solide, et pourtant tout se complexifie, se déstabilise. L’écrivain joue sur les changements de perspective pour montrer ce qui ne va pas, les fissures, les non-dits, les plaies non guéries. Sous le soleil de l’Australie, l’ombre de la misogynie, de l’homophobie et du racisme s’étend et ravage tout. Le bonheur vire au chagrin, la douceur de vivre cache une rage inguérissable. Les gens s’égarent, car ils sont sans repères et sans racines. Ils sont sans colonne vertébrale, maladroits, se croyant supérieurs sans raison. Toujours à côté de leurs pompes. En fait, ils ont peur de la vie et d’eux-mêmes.
 
Vu par des pères, des mères, des couples homosexuels et lesbiens, des célibataires, des indigènes, des drogués, tout est triste, mais impressionnant, un pays peuplé d’ethnies et de genres qui se ne peuvent que s’affronter. Le monde est dangereux. Le sexe – protégé ou pas - est tout aussi dangereux qu’un meurtre, qu’un viol, qu’un suicide, que la mort. Un fils donne la mort à son père malade, à l’ago-nie, par pitié. Ou bien cet autre fils, en lavant son père alzheimer, le masturbe, dans une tendresse malhabile. Ou bien cette mère lesbienne se désespère de voir son fils plongé dans la pornographie.
 
L’univers est certes enténébré, mais Tsiolkas en maître de l’empathie – car visiblement il aime ses personnages et veut les sauver – sait aussi créer l’espoir, le courage, la joie. Le souvenir rend le passé plus glorieux qu’on ne le croyait, comme ce père vieillard invalide devient pour son fil un héros beau et fantastique. L’enfance ressurgit, elle était synonyme de paix, de reconnaissance, d’altruisme, qu’on a pourtant perdus. Malgré tout, dans la difficulté on trouve la détermination ; les blessures peuvent être guéries ; les interdits peuvent être levés ; le remords suit l’agressivité ; la brutalité laisse place à l’affection. 
 
De nouvelle en nouvelle, Christos Tsiolkas sait nous étonner. Il peut se permettre dans la cruauté des rapports humains qu’adviennent les larmes et le chagrin. Il sait émouvoir avec l’atrocité d’un monde où tout un chacun est une victime. Avec ses personnages sans pitié – qui peuvent être nous -, il se montre au sommet de son art. 
 
Des dieux sans pitié / Christos Tsiolkas, traduit de l’anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre, Paris, Belfond, 2017, 298 p.