ANNIE PULLEN-SANSFAÇON

Femme de mérite

Julie Vaillancourt
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ANNIE PULLEN-SANSFAÇON

Le 26 septembre dernier se déroulait la 24e édition des Prix Femmes de mérite de la Fondation du Y des Femmes de Montréal. Ces prix sont décernés à des lauréates dans diverses catégories afin de «célébrer des femmes qui apportent des changements positifs et durables dans notre société». Cette année, la catégorie «Recherche et innovation» récompense le travail d’Annie Pullen-Sansfaçon. Entrevue avec cette femme de mérite, professeur agrégée à l’École de travail social de l’Université de Montréal et co-fondatrice d’Enfants transgenres Canada. 

«J’étais vraiment honorée qu’on m’ait choisie et ça m’a fait découvrir des femmes qui ont fait beaucoup et dont on n’entend pas souvent parler», exprime d’emblée Annie Pullen-Sansfaçon. Cette récipien-daire du prix Recherche et Innovation a d’ailleurs fait beaucoup et fut également récipiendaire d’une médaille de l’Assemblée nationale en 2006, alors que la Commission des Droits de la personne et de la jeunesse lui attribuait, la même année, le prix Droits et liberté à elle et à sa fille Olie. Annie continue de s’illustrer dans maints projets de recherche visant à mieux comprendre les expériences d'oppression et de résistance de groupes marginalisés, incluant les enfants transgenres et leurs familles. Pour Annie, mère d’une enfant transgenre, ce sujet de recherche a quelque chose qui va du personnel au politique, comme diraient les féministes: «Plusieurs de mes projets de recherche ces dernières années se sont penchés sur les enfants trans et leurs familles, non pas dans le but de comprendre certaines pathologies, comme on l’a fait souvent au niveau de la recherche, car d’après-moi, il n’y a pas de pathologie, mais plutôt afin de faire la lumière sur les conditions plus larges, les aspects sociaux et structurels qui nuisent ou favorisent le bien-être des jeunes (trans).» Conséquemment, Annie porte deux chapeaux, celui de mère d’enfant trans et de chercheur sur la thématique: «C’est une grande garde-robe pour mettre tous ces chapeau», avoue Annie « mais il faut développer une conscience de ces chapeaux, sinon on a tout le temps l’impression d’être en conflit d’intérêt. Je pense que c’est correct de faire de la recherche engagée, mais il faut être clair. Par exemple, mes projets de recherche auprès des jeunes trans n’incluent pas mon enfant. Et quand j’analyse les données, j’essaie de prendre un certain recul par rapport à ce que je vis, car mon expérience personnelle n’est pas nécessairement celle de tous. Les postures de recherche que j’adopte visent à démontrer qu’il y a une diversité d’expériences et on essaie d’aller chercher la nuance et la richesse de ces expériences; que ce soit par rapport au contexte socio-économique, à l’endroit où l’on habite, du fait d’appartenir à un groupe racisé. Cela fera en sorte que les expériences seront très différentes.» 
 
Ainsi, malgré son expérience personnelle, Annie tient compte de la multiplicité des expériences, tout en rendant la chercheuse nécessairement sensible à ces enjeux. C’est, entre autres, ce qui la mènera à cofonder Enfants transgenres Canada, organisme dont elle assume aujourd’hui la vice-Présidence: «Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours cru à l’importance de la mobilisation sociale et je pense que les résultats de recherches doivent être utilisés pour faire avancer les causes. L’organisme Enfants transgenres Canada a été mis sur pied suite à un projet de recherche subventionné par le CRSH, qui visait à mieux comprendre l’expérience des familles ayant un enfant trans. Certains participants à la recherche ont réalisé que plusieurs de leurs problèmes venaient d’un manque de ressource pour les familles d’enfants trans et la protection légale des jeunes trans.» Ainsi est né Enfants transgenres Canada qui vise à soutenir les jeunes trans et leurs familles, par le biais d’interventions (rencontres de groupes mensuelles à Montréal, soutien en ligne). Le deuxième pilier de l’organisme s’articule autour de la formation scolaire, avec une formation nommée «L’ABC de la diversité», financée par le programme ministériel de Lutte contre l’homophobie, qui s’adresse au personnel enseignant et de soutien travaillant avec les enfants de la diversité de genre. Finalement, Enfants transgenres Canada s’affaire aussi à la défense des droits.
 
 
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Il y a quelques années, les trans représentaient le dernier tabou lié à la communauté LGBTQ+. Aujourd’hui, même si des tabous subsistent, la question trans est plus que jamais abordée dans les médias, notamment avec le coming out de Caitlyn Jenner, mais aussi avec des séries américaines (I am Cait, I Am Jazz) et québécoises (Je suis trans). Mais cette visibilité médiatique est-elle nécessairement un bien pour la recherche et l’acceptation sociale? «Certaines données d’une recherche actuelle que nous menons présentement démontrent que la visibilité n’est pas toujours uniquement positive, puisque ça expose, et souvent cela peut mettre en péril la sécurité de certaines personnes», explique Annie. «Aussi, les personnes plus médiatisées présentent souvent un seul modèle de personne trans, avec une expression plus binaire de leur identité, donc ça peut, selon nos recherches, avoir un impact qui n’est pas toujours positif sur les personnes. Par exemple, les personnes non-binaires auront plus de difficultés à se sentir validées dans la société parce qu’elles ne correspondront pas au mo-dèle promu dans les médias. En fait, on pourrait dire la même chose de ma fille, car elle est beaucoup apparue dans les médias, et elle représente juste un modèle; la jeune fille blonde, blanche, de classe moyenne. En même temps, si on ne parle pas des personnes trans, on ne comprendra pas leurs réalités et ce qu’elles vivent... Bref, je pense qu’il faut juste rester conscients de la diversité des expériences et que les modèles ne représentent pas tout le monde, puisqu’il y a très peu de diversité de modèles. Par exemple, on voit très peu de personnes trans migrantes. Aussi, les personnes qui vivent de très grandes difficultés ne sont pas celles qu’on verra le plus souvent dans les médias». Bien entendu, cela n’empêche pas de célébrer le travail des gens ayant davantage de visibilité, conclut Annie. D’ailleurs, lors de l’édition de Fierté cette année, les réalités trans furent mises de l’avant par le biais de Khloé Dubé, co-Présidente d’honneur et Zachary-David Dufour, Ambassadeur. 
 
De ce fait, il semble plus que jamais important de proposer une diversité de modèles et continuer le legs des avancées réalisées, notamment par feu Marie-Marcelle Godbout, fondatrice de l’ATQ. Depuis les dernières années, et en voyant son enfant grandir et ses projets de recherche avancer, Annie souligne les avancées majeures au Québec et au Canada, sans oublier qu’il demeure du travail à faire, «et ce, tant au niveau des luttes des droits de la personne, pour les parents d’enfants trans, pour les personnes migrantes, sans oublier l’accès au système de santé, aux services psychologiques, puis à l’éducation de la population à la diversité». Ceci souligne non seulement l’importance d’Enfants transgenres Canada, mais aussi du financement des organismes communautaires, conclut Annie. D’où l’importance de célébrer l'action de ces organismes et des gens qui y travaillent. Les prix Femmes de mérite de la Fondation du Y des femmes, ont le mérite de mettre en lumière le travail innovant de femmes importantes dans leurs domaines. «C’est vraiment une fondation qui promeut le rôle des femmes en société et je trouve qu’on n'en parle pas assez souvent». Une telle initiative souligne l’importance de la reconnaissance du travail de ces femmes. La diversité de modèles féminins de réussite doit d’être davantage médiatisée et ce, dans toutes les sphères professionnelles.
 
Site web d’Enfants Transgenres Canada: enfantstransgenres.ca
 
Pour plus d’informations sur la Fondation du Y des femmes de Montréal et les Prix femmes de mérite: www.ydesfemmesmtl.org