fiction

Autosolidarité transgénérationelle

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Jean-Benoît doit l’avouer: il les préfère imberbes. Rasés de près, ça peut toujours aller, mais rien ne se compare à la douceur et à l’attrait visuel d’une peau que pas même l’ombre d’un poil n’a effleurée. Attrait tactile aussi, s’il faut pousser l’honnêteté jusqu’au bout, parce qu’il ne se prive pas de toucher ces derniers temps. Son sourire photogénique lui assure une certaine popularité sur les applications de rencontre, et comme il est dans un creux de sa vie studio-professionnelle, il n’hésite pas à multiplier les activités avec les jolis jeunes garçons qui tombent sous le charme de sa discussion virtuelle.

Comme il n’en a absolument pas honte, lors des soupers hebdomadaires que Louise a recommencé à organiser chez elle pour lutter contre la déprime saisonnière, il leur montre à grand renfort de récits enthou-siastes les photos de ceux qu’il appelle ses «amants». D’abord, on se moque de lui pour le terme qui, selon eux, semble tout droit tiré d’une autre époque, ou encore traîne des relents d’infidélité. «Et puis, regarde-les, on dirait des enfants! Franchement, JB, t’es en train de devenir pédo- phile!» Ce mot le hérisse, il se révolte, il établit la différence entre la pédophilie et l’éphébophilie. «Un autre mot bin cute qui nous vient tout droit du XIXe siècle français, je suppose?», lance Louise avec un rire grinçant. Il dit qu’il ne les choisirait jamais en bas de 18 ans. «Mais à les voir, di-sons que tu penches plus vers les 18 ans qui ont l’air d’en avoir 15», répond Valentin avec un clin d’œil. «Ça passe encore parce que tu n’es pas trop loin de leur âge, mais si ta préférence persiste, ça va se remarquer de plus en plus. Fais attention, ça sent le scandale professionnel à plein nez», souligne humoristiquement Olivier, qui connait l’ambition de Jean-Benoît et est heureux, lui, de ne pas avoir d’aussi hautes visées. «Préférer la jeunesse, c’est plus généralisé que vous avez l’air de le penser», se défend-il.
 
On le taquine encore un moment, puis quand on voit que sa bougonnerie semble devenir trop sérieuse, on s’empresse de changer de sujet. Louise ne permettrait pas qu’une de ses soirées pèche par autre chose qu’un excès de légèreté. Reste que la discussion a semé le germe d’une réflexion dans l’esprit de Jean-Benoît. Pas qu’il remette en question le bien-fondé de ses intérêts esthétiques, sur lesquels il a très peu de pouvoir. Mais il réalise un possible problème sur le marché relationnel. Si la jeunesse est aussi largement valorisée qu’il le dit, la balance de la séduction penche globalement en défaveur des trentenaires, quadragénaires, quinquagénaires, ainsi de suite. Il n’arrive pas à déterminer si le déséquilibre affecte davantage les homosexuels que les hétérosexuels, en cette heure où les dites «cougars» re-mettent heureusement en question l’unique modèle intergénérationnel auparavant accessible, celui des vieux hommes et de leurs Lolita. Il suppose que le fait que l’amour et le désir soient orientés vers le même sexe peut autant simplifier que complexifier l’impact de la différence d’âge. Mais dans tous les cas, il sent que l’intervention nécessaire est rendue beaucoup plus évidente et accessible.
 
Pour ne pas désespérer d’avance à l’idée que dans cinq, dix, vingt, trente ans, malgré tous ses efforts pour s’entretenir et rester attirant, il ne fera plus tourner les têtes dans un monde homosexuel éphébophile, il lui faut insister dès maintenant sur le charme de l’âge. Il faut qu’il se rappelle à lui-même, régulièrement, les raisons pour lesquelles on peut parfois préférer la soli-dité de l’expérience à la beauté de la jeu-nesse. Il faut qu’il applique à une autre échelle la fameuse devise éthique qui recommande d’agir avec les autres comme on voudrait qu’ils agissent envers soi: il se dit qu’il doit dépasser son élan spontané pour s’orienter vers des hommes plus âgés, comme il souhaitera, quand il sera plus âgé lui-même, que les éphèbes continueront de s’orienter vers lui.
 
Il se remet donc à arpenter les applications de rencontre avec des projets légèrement différents, des visées plus larges et permissives. Sur Tinder où, par souci d’économie de temps, il a une propension à faire glisser la photo à gauche dès qu’il y aperçoit un soupçon de cheveux gris, il se force à devenir plus patient et à aller lire les profils en profondeur malgré son hésitation instinctive. Puis arrive ce moment qu’il appréhende: le premier rendez-vous avec un homme mûr depuis qu’il s’est fixé cet objectif. Thierry, 45 ans, des mèches grises bien assumées, est lui aussi ingénieur électrique, et il apprécie de pouvoir parler de science et d’affaires avec lui, comparativement à ses autres dates où il en connaissait clairement plus sur la vie que ses jeunes prétendants. Le souper se déroule de manière aussi fluide que leurs échanges virtuels, sinon plus. Là aussi, probablement en grande partie pour cause d’âge et d’expérience: Thierry a l’habitude des rencontres, il sait comment le mettre à l’aise, cerner son humour, ses sujets d’échange préférés.
 
Jean-Benoît n’hésite donc absolument pas à répondre positivement quand Thierry lui propose de continuer la soirée chez lui. L’ambiance épurée de son condo, rehaussée par la musique entraînante et le bon vin qu’il lui sert, le change des appartements auxquels il est habitué. Il se sent plus jeune qu’il ne l’est alors que Thierry fait les premiers pas pour se rapprocher de lui et l’embrasser, après l’avoir complimenté sur sa beauté. Pendant le baiser même, Jean-Benoît remarque avec amusement qu’il analyse l’intensité, la confiance et jusqu’au goût des lèvres pour essayer de déterminer leur différence avec ceux de ses derniers amants. Il repart le lendemain matin satisfait de sa nuit. Comme prévu, il est rassuré sur le fait que l’âge ne le vouera pas à une vie sexuelle et émotive terne. Il sait que sa prochaine rencontre sera imberbe, mais il se dit que l’alternance entre les deux pourrait bien devenir sa nouvelle norme.