Où sont les lesbiennes - L’actu au féminin

Deux bains par semaine...

Julie Vaillancourt
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Julie vaillancourt

Quelques questions d’actualité des derniers mois m’amènent à réfléchir sur la condition des aînés en CHSLD. Plus j’y réfléchis, moins j’ai hâte d’être une «vieille» lesbienne…

En septembre dernier, le ministre de la Santé annonçait en grande pompe que les résidents en CHSLD auraient désormais droit à deux bains par semaine. (Je sais, constater que nos aînés n’ont actuellement qu’un bain par semaine, fait l’effet d’une douche froide). Une mesure touchant plus de 35 000 aînés au Québec et qui représente 36 millions de dollars avec l’embauche de 600 nouveaux préposés aux bénéficiaires. Bien sûr, c’était un «investissement» – lire une annonce médiatique orchestrée en faveur d’une manipulation politique – destiné à nous faire «oublier» un autre investissement majeur annoncé quelques jours après, soit une hausse du salaire des médecins omnipraticiens (10% sur trois ans, plus des montants forfaitaires totalisant 40 000$). La rémunération moyenne d’un médecin est de 280 000$, selon La Presse. (Je sais, il manque cruellement de médecins de famille au Québec et ils travaillent fort, souvent dans des établissements en décrépitude)… Cela dit, même si je suis plutôt pourrie en mathématiques, il me semble que ce ne sont pas les deux bains par semaine qui vont vider les caisses de l’État?
 
OK. Deux bains par semaine constituent une amélioration de 50% si l’on tient compte de l’aspect statistique de l’investissement… Mais dans la réalité, soit celle d’un résident en CHSLD en perte d’autonomie, c’est un lavage à la débarbouillette de moins par semaine, c’est une diarrhée de moins à laver à la mitaine (et encore faut-il que cet «incident» sur-    vienne juste avant le bain, question de timing…) Vous qui lisez cet article, combien de bains prenez-vous par semaine? Si l’on tient compte que la semaine a 7 jours, j’imagine que vous en sautez plus ou moins 2 à l’occasion? Transportez-vous maintenant aux antipodes: vous n’en avez que 2 par semaine! (Et c’est une «double» faveur que l’État vous fait!) Qui plus est, souffrez-vous peut-être d’incontinence, portez une couche, avez une garde-robe limitée, êtes alité, en chaise roulante, etc.
 
Pour avoir travaillé de nombreuses années en CHSLD, comme préposée aux cuisines, j’avais eu l’occasion de constater que le manque d’embauche de personnel constituait un problème récurrent. Quand vous travaillez avec des personnes en perte d’autonomie, deux bras, ce n'est jamais assez et un personnel nombreux est vital. Je me souviens de tout ce tapage médiatique effectué l’an dernier, où on avait fait «déguster» aux journalistes et aux ministres la bouffe servie en CHSLD. Cette mascarade, car ç’en était une, était destinée à faire avaler la pilule à la population: «la bouffe en CHSLD est bonne au goût». Bien sûr qu’elle est bonne, j’en ai mangé pendant des années. Est-ce qu’il y avait des patates en poudre? (Yes Sir, à l’occasion, mais pas toujours). Le problème n’est pas là: ce tapage médiatique de dégustation (qui a dû couter plus cher que des patates en poudre à l’État), ne mettait pas le doigt sur le bon bobo: que ce soit en salle à manger ou sur les étages, la quantité de personnel est insuffisante. Du coup, les résidents mangent froid, n’obtiennent pas toujours l’aide nécessaire (pour couper leurs aliments, les manger, etc.) Et comble de l’ironie, lorsque nous avons vu toute cette mascarade à la télévision, les plats étaient chauds et il y avait presque un serveur par personne. 
 
Conséquemment, le manque d’argent investi dans les ressources humaines, entraîne un manque de services. Où je veux en venir avec mes deux bains par semaine dans une chronique LGBT? C’est simple, si l’argent est distribué au compte-gouttes pour des besoins aussi vitaux que s’alimenter et aussi nécessaires que l’hygiène corporelle, je me demande bien où nous en sommes avec les autres services (santé mentale, psychologie, animation, etc.). En tant que personne LGBT, je ne peux que paniquer à l’idée de me retrouver en CHSLD avec un personnel qui n’est pas formé quant aux réalités de nos communautés, et ce, non pas parce que l’employé est fermé à nos réalités, mais tout simplement parce que le gouvernement n’y investit pas.
 
Si je suis la seule en mode panique, je propose qu’on se transpose dans dix ou quinze ans, lorsque notre grande population de «payeurs de taxes», les baby boomers, sera en CHSLD. D’abord, il y aura un manque cruel de lits/places en CHSLD et cette pro-blématique rendra pratiquement ridicule le manque de médecins de famille. (Il faudra que les enfants des baby boomers, ceux aux horaires atypiques, aux salaires contractuels, les endettés d’hypothèques, comme ceux à loyer, trouvent une solution au problème de notre gouvernement en hébergeant leurs parents et devenant des proches aidants. «Prendre soin de ses parents, c’est la plus belle chose au monde» me direz-vous? Bien sûr, mais avec la question du 1-2 bains par semaine, notre société n’inculque pas aux    jeunes générations le respect de ses aîné.e.s; elle leur rit au nez. Et qu’en est-il des réalités des LGBT en CHSLD? Commençons, par exemple, avec cette lesbienne qui ne veut pas qu’un homme lui donne le bain (parce qu’elle éprouve un malaise, ou a été violentée, violée, etc.). Le personnel sera-t-il formé en ce sens? La femme pourra-t-elle demander un changement de personnel? 1) Sûrement pas, parce qu’il en manque 2) Elle sera considérée comme une femme qui hait les hommes et 3) Elle passera de 2 à zéro bain par semaine. Prenons l’exemple d’un trans ayant subi l'opération, souffrant d’Alzheimer. Imaginez par la suite un préposé au bénéficiaire débordé et n’ayant pas été formé (on pourrait ajouter qu’il lui donne 1 bain, car dans 20 ans les CHSLD seront tellement embourbés, qu’on diminuera à 1 bain/semaine). Et demandez-vous, au final, si vous avez envie de terminer vos vieux jours dans un CHSLD. La question est futile puisqu’elle n’offre aucun choix de réponse, comme celle des deux bains par semaine.