Par ici ma sortie - nous et la société

Le plancher collant du harcèlement

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boullé

On parle souvent des femmes qui brisent le plafond de verre. Elles atteignent des postes et des positions qui étaient, il y a peu encore, réservés aux hommes. Elles sont des inspirations, des modèles, des exemples. On pense à Valérie Plante, nouvellement élue à la mairie de Montréal, pourtant l’une des seules femmes à la tête d’une grande ville en Amérique du Nord. Encore un plafond de verre défoncé. 

Mais le plancher reste encore très collant. L’actualité des dernières semaines l’illustre bien. Les dénonciations de harcèlement, d’agressions et de viols d’un grand nombre de femmes en occident par des hommes en si-tuation de pouvoir soulignent parfaitement le chemin qui reste à parcourir.
 
Je ne connais pas de femme qui, au cours de sa vie, n’ait eu à subir des remarques, des insultes, ou encore des menaces physiques de la part d’hommes. Et à répétition bien sûr. L’espace public n’est pas sécuritaire pour les femmes qui doivent à chaque fois se demander si le commentaire sexuel d’un homme à leur encontre ne déviera pas vers une agression. Je ne connais pas de femme qui ne vit pas avec cette hyper vigilance quand elle est dans la rue. Un simple commentaire, même déplacé, n’est pas grave. Mais la répétition de plaisanteries, de sollicitations directes ou de commentaires graveleux ne peut générer que de l’insécurité.
 
Je ne connais pas de gai non plus qui n’ait pas été un jour agressé verbalement ou harcelé. Par des hétéros, les menaçant de les violer. Mais aussi parfois par des gais qui pensent que tout autre gai est un partenaire disponible et surement consentant si on le force un peu. En tant que gais, nous savons que l’espace public n’est pas partout et en tout temps sécuritaire. Nous sentons presque instinctivement les lieux où nous pouvons respirer librement, et les autres où nos sens sont en alerte et nous demandent plus de prudence. Nous savons aussi que parce que nous sommes des hommes, nous pouvons par une démarche et par une attitude plus "viriles", nous rendre invisibles, ce qui n’est pas le cas pour les femmes.
Ce pouvoir de certains hommes, qui
leur est conféré par le simple fait d’être né avec un phallus, est encore et toujours promu et valorisé dans nos sociétés. Il n’est donc pas surprenant que l’abus de ce pouvoir non questionné, donc admis et partagé, se retrouve dans toutes les sphères de la société, et à tous les niveaux. Du patron qui a réussi socialement et qui pense que ses employé.e.s  sont taillables, corvéables et baisables à merci, à l’homme qui n’a pas de reconnaissance professionnelle et qui compense en exerçant ce pouvoir sur sa conjointe, sur ses enfants, ou sur des femmes croisées dans la rue.
 
Le milieu de travail devrait être un milieu sécuritaire. Un milieu dans lequel tout un chacun devrait se sentir en sécurité et surtout respecté. Les affaires qui sortent au grand jour nous prouvent le contraire. Mais à bien y réfléchir, et faisant un petit exercice de remémoration des différents emplois que j’ai occupés, je peux dire que j’ai fermé les yeux et me suis bouché les oreilles sur des comportements inadmissibles de la part de collègues hommes. En fait, il était plus facile de minimiser ces comportements pour ne pas avoir à s’insurger. On se dit «ce n’est pas grave, c’est de l’humour!» sans se rendre compte qu’on exonérait l’auteur de ces comportements ou de ces propos de toute responsabilité.
 
Nous avons tous entendu ces commentaires déplorables d’hommes et même parfois de femmes rejetant la responsabilité sur les femmes elles-mêmes. «Elles n’ont qu’à pas s’habiller de façon provocante», ou même pour des abus de pouvoir d’un homme en si-tuation d’autorité, «Elles devaient bien se douter de ce qui leur arriveraient». L’injure ajoutée à l’insulte.
 
Nous trouvons plein de faux-fuyants pour ne surtout pas nous en mêler, pour continuer notre chemin nous rendant complices par notre silence.
 
Ce silence complice doit cesser. Depuis que des hommes d’affaires et des artistes sont aujourd’hui dénoncés sur les réseaux sociaux pour leurs comportements inappropriés et parfois criminels, leur entourage ne cesse de rappeler que tout le monde savait, que c’était de notoriété publique. Alors pourquoi ce silence? Pourquoi cette indifférence? Calculs pour ne pas perdre sa job? Lâcheté? Banalisation?
 
Un collaborateur d’Éric Salvail lui aurait déclaré que tout cela finirait par lui éclater au visage. Un avertissement éclairé mais qui n’a pas été suivi d’effet pour calmer les ardeurs narcissiques et phalliques de celui qui se  croyait tout-puissant.
 
Nous ne devons plus passer sous silence ces agissements, détourner notre regard devant de tels gestes ou de tels comportements. Nous devons agir à la source, quand ils se produisent. Quand un gars ou une femme nous en parle dans notre milieu de travail, nous devons réagir. L’union fait la force. Jamais un patron ne se permettra de virer une quinzaine d'employé.e.s réuni.e.s dans son bureau qui lui demanderaient de changer ses plaisante-ries, de ne plus tenter de coincer dans un coin tel ou telle employé.e. Cela s’appelle de la so-lidarité. Cela s’appelle de l’éthique. Cela rappelle aussi que le harcèlement ne concerne pas qu’un homme et sa potentielle victime, mais l’ensemble de la société.
 
Bien sûr, on pense éducation. On pense à une prochaine génération d’hommes moins scotchés à leur libido, libido qui serait par nature très forte (ce qui reste à démontrer, comme si la libido ne pouvait être contrôlée). Mais demain, simplement demain, que pouvons-nous faire pour renverser la vapeur? Pour qu’un nobody ou qu’une star d’Hollywood, ne se conduise plus comme un gou-gnafier qui légitime ces abus de pouvoir par le simple fait qu’il est né homme.
 
Pour que les rues, les lieux de travail, les appartements n’aient plus un jour de plancher collant.