l’amour c’est la guerre!

Les Uns

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Depuis qu’il a fait son coming out en tant que sapiosexuel, Valentin est bien plus en paix avec lui-même. Il sent que le seul fait d’avoir mis un mot sur ce type d’attirance, et de l’avoir donné aux autres comme outil pour mieux le comprendre, simplifie les choses, rend ses recherches plus fluides et ses dates plus naturelles. Il ne se sent absolument plus confus maintenant quand un gars qui correspondait à 100% à ses critères d’esthétique physique le laissait pourtant de glace –alors qu’auparavant, il pouvait passer beaucoup de temps à s’interroger sur les raisons de cette ambigüité quand elle le prenait.

Il devine pourtant qu’il lui reste une étape à franchir. Il n’est pas encore tout à fait transparent, ni avec lui, ni avec les autres. Il lui faut enchaîner les rendez-vous à un certain rythme, qu’il apprécie pourtant tous, pour réaliser qu’il n’en profite pas autant qu’il le pourrait. Plutôt que d’être à fond dans l’appréciation de l’autre personne, il se trouve constamment en train de réfléchir, de comparer, de se demander avec lequel de ces gars il se voit le plus à long terme. Tout se passe comme s’il lui faut le déterminer le plus rapidement possible pour avoir l’esprit en paix par la suite. Pourquoi? Parce qu’autrement, il se considèrera comme indécis et se le reprochera? N’y a-t-il pas quelque chose de malsain à considérer même qu’une décision est nécessaire?
 
Il est capable de choisir. Choisir, c’est exclure, et il s’est récemment prouvé qu’il a un certain talent pour la chose en excluant de sa liste d’amants potentiels tous ceux qui ont du corps mais peu d’esprit. Il n’en exclut pas cependant ceux dont le corps l’attire moins, mais dont l’esprit est si charmant qu’il se sent envers eux un attachement spontané. Et puis, de toute manière, sa libido n’est plus la créature qu’elle a déjà été. Que ce soit l’âge, la période, les préoccupations ou quelque autre raison inconnue, il lui arrive de traverser des semaines entières sans ressentir d’envie de sexe –même pas avec lui-même. Et il tient tellement à ce que la sexualité ne guide pas ses relations qu’il se masturbe avant chaque date pour être certain d’avoir l’esprit clair pour bien évaluer l’autre.
 
«Alors, la vie de moine, c’est comment?» lui jette un jour Louise lors d’une de ses visites. Il est honnête à propos de ses activités, même s’il ne l’est pas encore tout à fait à propos de ses idées. Il lui décoche un clin d’œil venimeux. «Qu’on ne me soupçonne jamais de religiosité! Tout ce qui sent trop la moraline me fait fuir. Je fais juste écouter mon corps, et j’ai pas envie ces temps-ci. Je me forcerai pas, quand même!» Elle lève les yeux au ciel: «Ah! Ces Français, toujours trop prompts à s’imaginer qu’on veut lancer un débat juste quand on fait une blague!» «Tu sais ce qu’on dit, toute blague a un fond de vérité.» «Tu sais bien que je ne pense pas que tu te prives. Mais quand même, je me demande si ça ne cache pas quelque chose…». Valentin fige. Est-il possible qu’elle le connaisse mieux qu’il se connait lui-même? Il se rebiffe, il dit qu’il ne voit vraiment pas ce qu’elle peut s’imaginer. Non, il n’a pas la tête égarée dans un projet qui boufferait toute son énergie et ne lui en laisserait plus pour désirer. Non, il n’y a rien au travail qui le stresse à ce point. Non, il n’a pas perdu d’estime au point de ne plus se sentir capable de cruiser.
 
Choisir, c’est exclure. Sa pensée revient constamment à cette vérité. Il la compare avec ce qui est devenu depuis un moment le mantra des couples de l’époque prêts à expérimenter: la non-exclusivité sexuelle. Il est d’accord avec ceux qui la pratiquent à propos des idées de contrôle de la possessivité et de la jalousie. Mais, est-il lentement en train de réaliser, peut-être par souci de cohérence, il est prêt à les pousser plus loin. Tirer toutes les conclusions nécessaires du dépassement de l’exclusi-vité, n’est-ce pas se questionner aussi sur les raisons qui font refuser une non-exclusivité émotionnelle? Ou plutôt, puisqu’exclure c’est choisir et qu’on exclut toujours, se rappelle Valentin, ne faudrait-il pas parler plus justement de non-unicité, sexuelle ou émotionnelle?
 
Ces interrogations font leur chemin en lui. Il se rend compte qu’il date maintenant avec une certaine forme de détente qu’il ressentait rarement auparavant. Il se met moins de pression à se demander si tel ou tel gars pourrait être son un, parce qu’il se dit qu’après tout il est fort possible qu’il soit plutôt fait pour des uns que pour un. Valentin a déjà entendu parler du polyamour, il n’est pas certain d’aimer le mot, mais la chose commence à l’attirer. Il élabore ses recherches sur Internet et dans les livres. Il ne fait qu’entrevoir toute la complexité de ce continent qu’il aborde, sorte de Nouveau Monde relationnel qui lui fait aussi un peu peur, et pourtant il est curieux d’en découvrir davantage.
 
Pour un long moment, ces constats étant faits, il préfère arrêter de dater. Il se dit qu’il serait malhonnête de laisser croire quoi que ce soit à qui que ce soit –il sait trop que dater, c’est prendre pour acquis que l’autre recherche une unicité émotionnelle. Lui qui se dit de plus en plus qu’il recherche du long terme sans unicité, de l’engagement sans chaînes, il doit établir un plan de match pour bien vivre ce genre de vie. D’abord pour être certain que ça lui correspond tout à fait. Ensuite pour l’accepter entièrement. Enfin pour l’assumer avec le reste de l’univers, qu’il s’agisse d’amis ou d’amants. Trois étapes indispensables, à franchir dans cet ordre, qui lui semblent toutes trois aussi exigeantes les unes que les autres, mais qui restent nécessaires à son plus grand épanouissement.