L’importance du témoignage chez les LGBTQ+

SE RÉAPPROPRIER SA VIE

Étienne Dutil
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Maria Nengeh Mensah

«Faire reculer l’homophobie, une histoire à la fois»: c’est sous ce thème que le GRIS Montréal a lancé sa campagne de financement 2017-2018 le mois dernier. Sous ce thème, l’organisme met de l’avant non seulement le travail des intervenants bénévoles dans les écoles, mais aussi l’importance du témoignage pour les personnes LGBTQ+ dans leur propre reconnaissance. Maria Nengeh Mensah, chercheuse à l’UQAM, était intervenue sur ce sujet lors de la rencontre. Fugues l’a rencontrée pour poursuivre cette réflexion. 

Professeure à l’École de travail social de l’UQAM, Maria Nengeh Mensah est Directrice de l’équipe «Cultures du témoignage», créée à l’UQAM en 2010. «Issu de rencontres avec des personnes vivant avec le VIH et de personnes qui exercent le travail du sexe, ce groupe de recherche-action étudie les phénomènes du témoignage et ses impacts sociétaux», explique Maria Nengeh Mensah. «Le fait de raconter son histoire, expliquer son vécu amène une évolution des approches relationnelles entre les groupes sociaux, mais aussi à l’intérieur de ceux-ci.»
 
«La définition du mot témoignage induit une parole au "Je", mais ce que je dis, je le dis au nom d’une collectivité. C’est-à-dire que même si mon témoignage est anecdotique, il fait appel à une pluralité des voix. Il y a deux aspects à un témoignage, détaille Maria. D’un point de vue personnel, témoigner amène à se légitimer, à se permettre d’exister. Parallèlement, d’un point de vue public, plus que prendre sa place, témoigner, c’est tendre la main, inviter les autres à faire un pas.»
 
Le (beau) risque de nommer
Selon les propos de Maria Nengeh Mensah, par cet acte posé, le témoignage est une mise à nu de la personne qui se confronte violemment à d’éventuels préjugés. Elle prend le risque de nommer les choses et se positionne individuellement comme sujet social d’une communauté d’écoute, pour donner une voix de l’intérieur. Il s’agit de se dévoiler à soi-même et d’accepter l’impossibilité d’une marche arrière. «Témoigner, c’est sortir d’une souffrance dans une dynamique de résilience, un processus de réappropriation pour retrouver la légitimité de son expérience. Pour moi, la vraie force du témoignage, c’est sa dimension affective, une force qui touche les gens.», avance Maria Nengeh Mensah.
 
«Certes, il y a l’avant et l’après d’un témoignage, mais on ne doit pas oublier le pendant, veiller à ce que le témoignage s’exprime dans les meilleures conditions. J’en ai pour preuve la formation et la préparation des intervenants du GRIS qui doivent parfois affronter des auditoires critiques.» «Parallèlement, ajoute Maria, cette expérience lorsqu’elle se renouvelle permet au témoin d’acquérir des compétences. Certains m’ont dit comment ils avaient peu à peu développé des capacités, comme apprendre à faire une synthèse, construire la stratégie d’un discours et sa progression, mais aussi prendre du recul et s’exprimer plus aisément en public.»
 
La place de l’individu dans une communauté
Les propos de Maria Nengeh Mensah amènent d’autres réfle-xions. Après plusieurs décennies d’une vision collective de la société, «nous sommes à un momentum particulier dans notre société qui s’est de plus en plus individualisée ces dernières années», pense-t-elle. On s’affiche partout, on fait part sans limites de ses commentaires et les espaces, notamment les réseaux sociaux, ne manquent pas pour donner son avis. «En déplaçant ce rapport de force, témoigner de sa propre histoire s’avère alors un contrecoup –positif– de cette individualisation sociale permettant l’émergence des parcours parallèles, différents, transversaux.»