Entrevue avec Jorge Flores-Arranda

Première étude sur l’utilisation du crystal meth et le sexe (chemsex)

Denis-Daniel Boullé
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Chemsex
Photo prise par © Tom Robson pour le projet photo LASS «Unsafe Sex»

Le crystal meth est aujourd’hui une substance largement utilisée par des gais dans des soirées sexes. Par inhalation ou encore par injection, il permet d’accroitre le plaisir et de l’inscrire dans la durée. Selon les données de la clinique l’Actuel, le nombre de consommateurs de crystal meth a doublé en 7 ans.

Substance très addictive, le crystal meth a des conséquences négatives sur les consommateurs, comme problème de santé, absence au travail, ou encore diminution notable du réseau social non associé au sexe et à la consommation. Les professionnels de la santé et les organismes communautaires, comme RÉZO entre autres, tentent aujourd’hui de comprendre le phénomène en vue d’en réduire les méfaits et d’offrir des services adaptés à ceux qui souhaitent arrêter. 
 
Le chercheur Jorge Flores-Arranda, spécialiste en dépendance et sexe, a mené une première étude appelée «[email protected]», et rendue public les premiers résultats. Une enquête qui a été menée en ligne auprès d’utilisateurs de crystal meth, mais aussi à partir de groupes de discussions avec des consommateurs de crystal meth, puis avec d’anciens consommateurs, et enfin avec des professionnels de la santé et des représentants d’organismes communautaires sida. «Ce qui ressort et qui est très significatif, c’est que beaucoup d’utilisateurs ont une consommation du crystal meth qui n’est plus considérée comme récréative mais comme problématique. C’est-à-dire qu’ils consomment de façon très régulière et ne peuvent plus avoir de sexe sans consommer. De même, la grande majorité des répondants apprécient le crystal meth pour la durée du plaisir sexuel et l’intensité plus grande des sensations, explique le chercheur, tout comme ils expérimentent des pratiques plus extrêmes, comme le BDSM ou encore le fist-fucking». 
 
Reste à comprendre ce qui motive des gais à se lancer dans cette consommation. «Les raisons sont multiples, il y a ceux qui ont eu besoin de briser une solitude, d’autres d’avoir des sensations sexuelles plus fortes, mais il y a un point commun, presque tous utilisaient des drogues lors de partys publics ou privés pas forcément liés au sexe, comme la cocaïne, l’ecstasy (MDMA) ou encore le GHB et d’ailleurs, au cours des fins de semaine où ils consomment du Crystal Meth, ils prennent aussi d’autres substances. On remarque aussi que presque tous sont séropositifs, et qu’ils sont suivis par des médecins auxquels ils s’ouvrent parfois de leur problème de consommation, sans réellement obtenir l’aide qu’ils souhaiteraient.»
 
Si l’arrimage entre les services pour les toxicomanes et ceux en santé mentale sont souvent imperméables, les choses sont en train de changer. «On peut se demander si la consommation est liée en amont avec des questions de santé mentale, ou si en aval, elle n’a pas de conséquences sur la santé mentale, liée au manque par exemple, entrainant des phases dépressives profondes, ou encore une tendance à se couper du monde, continue Jorge Flores-Arranda. Au cours de la discussion autour de l’accès aux services avec des représentants du milieu médical et communautaire, on a créé des couloirs pour que des actions soient communes ou partagées. En somme, que l’on puisse offrir les meilleures références aux utilisateurs tout comme une meilleure formation des professionnels à cette problématique. Très simplement, quand on parle d’addiction à une substance et aux traitements pour en sortir, on ne parle jamais de sexualité. Dans le cas du crystal meth, les deux sont intimement liés. Ainsi on a pu mettre en place un partenariat entre RÉZO et Le Portage, spécialisé dans la dé-sintoxication, et aussi des psychologues et des travailleurs sociaux pour amener les consommateurs qui souhaitent arrêter à reprendre un contrôle sur leur vie, et aussi sur leur sexualité et que cette dernière ne soit plus associée avec la consommation de crystal meth». 
 
Ce sont des réveils brutaux qui poussent les consommateurs à chercher des solutions, comme la perte d’un travail, ou encore une overdose avec hospitalisation. «Mais il faut une meilleure connaissance de la problématique de la part des intervenants, qu’ils soient médicaux ou communautaires, pour mieux aider les personnes qui souhaitent s’en sortir, comme de les diriger vers les ressources qui sont en train de se mettre en place comme à Rezo par exemple », conclue le chercheur.
 
Pour les consommateurs de crystal meth qui voudraient évaluer entre autres si leur consommation est récréative ou problématique, ils peuvent se rendre sur le site MonBuzz.ca, un questionnaire avec évaluation automatique en ligne qui est déjà une première prise de conscience. Confidentiel et sûr, ce site a été crée et mis en ligne par RÉZO (Voir autre article en page 36).