Entrevue avec Dr Pierre Côté

La PrEP Un bon moyen de lutter contre la transmission du VIH

André-Constantin Passiour
Commentaires
Pierre Côté

De plus en plus de cliniques dans le monde occidental participent à baisser le taux de transmission du virus du VIH-sida par l’utilisation de la  prophylaxie pré-exposition sexuelle (mieux connue sous le nom de PrEP ). Lorsque utilisée par une certaine proportion d’hommes gais et bisexuels, on observe une diminution du taux d’infection chez cette population. À Montréal, on estime qu’entre 1 500 et 2 000 de ces hommes sont déjà sous la PrEP grâce, entre autres, aux cliniques spécialisées en traitements du VIH et des autres infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). D’après les chercheurs d’ailleurs, on constate des succès en Europe concernant la PrEP. Si celle-ci n’est pas accessible, elle engendre, par contre, tout un système parallèle pour l’obtenir par internet.

«L’an dernier, lors de la Conférence annuelle internationale HIV Drug    Therapy, qui se déroulait à Glasgow en Écosse, on a été surpris de constater que, dans toute la France, il y avait environ 1 700 personnes qui étaient sous la PrEP. C’était incroyable de constater qu’on avait presqu’autant de personnes sous PREP à Montréal. Nous nous sommes rendu  compte que nous avions une longueur d’avance par rapport à d’autres pays occidentaux. Cela démontrait aussi que nous étions dans la bonne direction», de dire le Dr Pierre Côté de la Clinique de médecine urbaine Quartier latin (CMUQL). Le prochain congrès de la HIV Drug Therapy, qui se déroule à Glasgow est prévu du 28 au 31 octobre 2018.
 
Le Dr Côté à participé à la 16e édition du congrès de la European AIDS Clinical Society, qui s’est déroulée du 25 au 27 octobre dernier à Milan, en Italie. Environ 4 000 médecins, chercheurs et intervenants y ont pris part. «C’était un congrès très intéressant parce qu’on y a parlé de l’expé-rience, à Londres, d’une clinique qui utilise la PrEP, comme ici au Quartier latin. On a vu le succès et le fait que les infections ont diminué en rendant la PrEP plus accessible et à moindre coût», commente-t-il.
 
L’expérience dont parle le Dr Côté est celle de la 56 Dean Street Clinic, à Londres, dont plus de 60% de la clientèle est constituée d’hommes gais ou bisexuels. Les études démontrent que dans cette clinique, grâce à la PrEP, on est passé de 60 ou 70 infections par mois en 2015, à 10 en septembre 2016 et puis à trois en octobre de la même année. Tout cela dû à des tests de dépistages de VIH et de ITSS et une mise sous rapide sous médicaments (moins de 48 heures après un diagnostic) ainsi qu’à la PrEP (sous sa forme générique moins coûteuse).  En 2016, la Dean Street Clinic de Londres effectuait 25% de tous les tests de ITSS chez les hommes gais et bisexuels d’Angleterre ! «On pense maintenant étendre cette expérience partout en Angleterre et à faire en sorte à ce que la PrEP soit remboursée», souligne le Dr Côté.
 
«On n’a pas encore de statistiques, mais je suis convaincu qu’on a moins de cas de transmissions du VIH en raison de la PrEP. On l’utilise ici (à la clinique) maintenant depuis plus de trois ans, on a donc un certain recul. Cela fait partie de notre quotidien à la clinique», explique ce médecin qui a cofondé la CMUQL, il y a plus de 20 ans maintenant.
 
Si la PrEP a démontré son utilité, elle peut l’être encore plus du fait que le Truvada, le médicament qui est déjà un traitement antirétroviral depuis une quinzaine d’années environ, possède maintenant sa version «générique». «C’est certain qu’il y a un coût au Truvada, mais depuis qu’il est devenu générique, de 800$/mois ce prix passe à environ 250$/mois. C’est donc plus accessible et si on a une assurance privée, on peut demander le générique», dit le Dr Pierre Côté.
 
Il y a deux façons de prendre la PREP, on peut la prendre quotidiennement ou sur demande. L’étude IPERGAY, effectuée en France et à Montréal, a bien démontré l’efficacité des deux méthodes si on la prend bien.
 
Il y a l’objectif de l’ONUSIDA (l’organisme de l’ONU en charge de l’épidémie du VIH-sida) des fameux «90-90-90» : 90% des personnes dépistées, 90% de celles-ci reçoivent le traitement et 90% d’entre-elles deviennent indétectables, d’où l’éradication du VIH d’ici 2030. Cela paraît ambitieux, mais…  «À Montréal, du moins au sein de la communauté gaie qui est la principale population infectée, nous avons déjà dépassé ces chiffres, poursuit le Dr Côté. Il y a certainement 90% des gens qui ont suivi un test de dépistage. À la clinique,  95% personnes séropositives sont sous traitement et 98% des personnes sous traitement ont une charge virale indétectable. Il y a donc moins de risques de transmission. Plus de gens sont traités et indétectables, moins il y a de transmission. C’est ce qu’on appelle dans le jargon la ‘’charge virale communautaire’’, soit qu’un individu sous traitement, même s’il baise avec un gars sans condom, ne transmettra pas le virus à son ou à ses partenaires parce qu’il est traité et que sa charge virale est indétectable. Pour ce qui est des patients de la clinique, nous avons donc déjà atteint l’objectif d’ONUSIDA, mais il faut maintenant poursuivre dans cette direction. On peut encore faire mieux : on peut dépister davantage pour donner un traitement aux personnes dépistées. Mais encore là, la PrEP est prépondérante dans cette lutte.»
 
«En Europe, là où la PrEP est encore moins fréquemment utilisée, il y a une forte demande de la part des hommes gais et bisexuels spécialement chez ceux qui font du ‘’chemsex’’ [consommation de drogues, comme le crystal meth, en lien avec une relation sexuelle], entre autres. Ces personnes se considèrent à haut risque et réclament largement l’utilisation de la PREP, ce qui démontre quand même un bon sens des responsabilités. Il y a un pourcentage assez élevé de ces hommes qui utilisent la PrEP. S’ils n’ont pas de médecin pour les suivre, ils vont se procurer le Truvada par Internet, cela crée une pression pour une sorte de marché noir. Par contre, on le voit bien dans les congrès, lorsqu’on fait usage de la PrEP, il y a une diminution claire des infections», souligne le Dr Côté.
 
Si on est indéctable, oui, on peut faire l’amour avec un autre gars sans porter de condom sans risque d’attraper le VIH. Mais il y a la question de l’acceptabilité de la PrEP par les médecins et les gens.
 
Comme toute chose, il y a deux côtés à une médaille. Si la PrEP entraîne une diminution du taux d’infection au VIH, par contre, il peut en résulter une augmentation des autres ITSS comme la syphilis, la chlamydia, la gonorrhée, etc. «D’où la nécessité pour les gens de se faire dépister très régulièrement, qu’il y ait un suivi et qu’ils avertissent leurs partenaires pour briser la chaîne de transmission, affirme le Dr. Pierre Côté. Ce n’est pas pour rien que la prescription de la PrEP n’est valide que pour trois mois, afin que l’on puisse suivre les patients et qu’ils se fassent dépister pour les autres ITSS à cette occasion. C’est important que le médecin fasse un tel suivi auprès des patients et que ceux-ci soient plus sensibilisés aux ITSS.»
 
Pendant longtemps, avant l’avènement de la PrEP, il a été question d’un vaccin. Aujourd’hui, on le voit même avec le but des «90-90-90» de l’ONUSIDA, on en oublie presque tout le labeur en vue d’aboutir un vaccin. Mais le Dr Côté croit-il encore en un possible vaccin ? «Ce n’est probablement pas pour demain. Plusieurs équipes travaillent très fort à trouver une cure contre le VIH. Ça viendra. C’est extrêment complexe. Il faut attaquer le virus à plusieurs niveaux. Il y a en ce moment au centre de recherche du CHUM une grosse équipe qui travaille sérieusement là-dessus. Je pense qu’il y aura un vaccin dans le futur, mais ça va être complexe car, il faut que ce vaccin soit une multiple thérapie. Il y a le virus et le système immunitaire, donc il va falloir y voir de plusieurs façons. Jusqu’à présent, il n’y a pas de vaccin qui a démontré son efficacité. Donc, oui, peut-être dans l’avenir il y aura un vaccin, mais il faut miser pour l’instant sur la PrEP qui est un moyen efficace de prévenir les infections au VIH», de conclure   le Dr Pierre Côté.  
 
Référence quant à l’expérience à Londres à la 56 Dean Street Clinic :