MON PÈRE, MA MÈRE ET SHEILA D’ÉRIC ROMAND TON PÈRE DE CHRISTOPHE HONORÉ

Père, fils et fille

André Roy
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Père, fils et fille

La chanteuse Sheila a eu une influence certaine sur l’écrivain français Éric Romand. Elle a été pour cet homme, qui se sentait différent quand il était jeune, la fenêtre sur un monde rêvé.

Père, fils et filleIl l’a dit à l’émission de télévision On n’est pas couché où lui et la chanteuse ont été invités, et qu’on peut voir sur internet (voir lien en bas de page). Éric Romand, né en 1964, évoque dans Mon père, ma mère et Sheila les années 70 et 80 –époque des grands succès chantés par Sheila– et sa difficulté d’accepter et de faire accepter son homosexualité, ce qu'à peu près tous les jeunes gais ont vécu. Le sentiment de la différence a été symbolisé pour l’auteur par cette chanteuse populaire qui n’était pas toujours très bien considérée (on aimait mieux Johnny Hallyday). Ce roman est en fait un récit autobiographique formé d’un ensemble de fragments, courts, qui sont autant de photos d’une enfance et d’une adolescence. 
 
C’est par sa famille qu’Éric Romand nous fait entrer dans son histoire. Elle est au centre de son récit avec le père, la mère, la sœur, les grands-parents, appartenant à un milieu populaire où tout ce qui est «tapette» est honni. Romand souligne de sa fratrie les conventions, les interdits, le sentiment d’infériorité, l’ignorance. Cette famille française ne se différencie guère d’une famille québécoise, sauf pour les références culturelles –comme les émissions de télévision– qui ne sont pas les mêmes. Le narrateur parle du sentiment de solitude et d’incompréhension qu’il a vécu quarante ans avant. Sa famille l’irrite; ses parents se disputent constamment (d’ailleurs, ils se sépareront); ils devinent son homosexualité. Le père surtout, le plus souvent ivre et violent; humiliant, il ne se prive de remarques acerbes sur son fils efféminé qui joue avec les poupées de sa sœur et qui n’aime pas le sport, –toutes ces choses auxquelles les gais d’hier et d’aujourd’hui pourraient s’identifier. Pour échapper à cette sorte d’enfermement et d’exclusion, le jeune Éric plonge dans la musique de son temps et voue à Sheila une passion. 
 
Ces fragments de vie forment un ensemble de petites touches délicates où les sentiments se bousculent, sans jamais être larmoyants. En fait, l’écrivain a le sens de l’humour et nous épargne le misérabilisme que pourraient suggérer les moments de souffrances vécus par le jeune Éric. On y trouve des souvenirs à la fois doux et graves. La pudeur et le charme nous entraînent: nous parcourons les années de formation du narrateur, ce Bildungsroman qu’est Mon père, ma mère et Sheila, qui procure un grand plaisir de lecture.
 
Ton pèreTout autre dans son ton et son écriture est Ton père, le récit de Christophe Ho-noré, cinéaste connu, mais aussi écrivain aux nombreux livres, dont certains pour enfants. Nous sommes avec lui dans le temps présent, qui n’est guère doux et tranquille. Honoré est donc un adulte de 47 ans, père d’une fillette qui va bientôt entrer dans l’adolescence. Son histoire commence par une effraction: on a punaisé sur sa porte une insulte sous forme de contrepèterie qui traduit sa situation de père et de gay. Il faut dire qu’on est en plein dans les manifestations contre le «Mariage pour tous» en France. Puis, une semaine plus tard, il trouve dans sa boîte à lettres une enveloppe qui lui est destinée, mais déchirée et qui contient de la merde. Ces deux événements sont pour lui atroces, graves. Ce sont des cassures; son quotidien en est bouleversé. Au lieu de les prendre à la légère, il se morfond, pressent un ennemi hypocrite et intimidant. Peut-être est-ce un ami qui lui en veut? Voire un ancien amant?
 
Au cours de son questionnement, c’est toute une vie faite d’amitié, d’amour, de joie, de réalisation de soi (il est un cinéaste reconnu) qui remonte. Voici les livres qu’il a aimés. Les artistes qu’il a admirés (et dont il insère dans son livre des photos: Koltès, Collard, Demy, Guibert, Mapplethorpe…). Son enfance en Bretagne. Ses voyages. Ses dragues. Son désir d’enfant, qu’il aura avec une amie hétérosexuelle qui accepte de le faire. Sa fille surnommée Orange. Sa paternité, qu’il voulait intègre et totale.
 
On saura à la fin qui a signé ces actes homophobes, mais nous aurons au fil des pages bénéficié d’un récit puissant, d’une grande poésie, aux envolées lyriques, aux confessions angoissantes. Christophe Honoré doute, interroge, parfois de façon crue mais toujours sensible, son rapport à la paternité, à ses amours anciennes, à ses rencontres intellectuelles, au sida (les artistes présents en photo dans l'ouvrage sont tous morts de cette maladie). Il revient sur ce qui l’a forgé, nourri, poussé vers la création et la paternité. Ton père est ainsi un autoportrait fort, extrêmement libre et généreux.
 
Mon père, ma mère et Sheila / Éric Romand, Paris, Stock, 2017, 111 p.
Ton père / Christophe Honoré, Paris, Mercure de France, coll. : Traits et portraits, 2017, 187 p.
 


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