Jusqu'au 18 décembre 2017

Les Enivrés au Prospéro : une ivresse théâtrale

Denis-Daniel Boullé
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Les Enivrés au Prospéro
Photo prise par © Nicolas Descôteaux

Ils finissent une soirée bien arrosée, entre amis, au bar, et sur le chemin du retour se croisent. Des destins différents avec des frustrations et surtout des aspirations différentes. Sous l’ivresse, on ose aborder des questions essentielles généralement tenues secrètes par respect des conventions dans les relations quotidiennes avec les autres. Exercice de dramaturgie, de mise en scène et d’interprétation de haute voltige. Mais quand la magie opère entre les trois niveaux, l’ivresse gagne le spectateur pour une des meilleures pièces de l’année.

Tout d’abord, un dramaturge, Ivan Viripaev, que le théâtre Prospéro accueille pour la troisième fois. Aussi comédien et réalisateur, Ivan Viripaev est pétri de culture russe mais aussi totalement ancré dans la Russie complexe actuelle, dans ses contradictions mais qui sont celles aussi de nos cultures. Puis un metteur en scène que l’on ne présente plus, Florent Siaud qui allie une compréhension intelligente d’un texte sur lequel il greffe son imagination, on se souviendra de sa superbe production de 4.48 Psychose. Enfin des comédiens, qui apportent leur propre âme en plus de leur talent à ces personnages et à ces situations improbables. Et la magie se produit. 

Comme le soulignait Florent Siaud lors d’une entrevue qu’il nous a accordée, « il est difficile déjà au théâtre de représenter une scène avec un personnage ivre, on navigue entre le grotesque mais aussi entre ce que ce même personnage peut livrer sur lui, sur les autres et sur le monde. Avec Les Enivrés, du début jusqu’à la fin, les personnages sont ivres et nous devons rester accrochés à ce qu’ils tentent de se dire, de nous dire ». 

Ce qu’ils nous disent, c’est leur questionnement existentiel et leur besoin d’absolu, de plus grand que ce que nous offre les sociétés d’aujourd’hui pour accepter et mieux vivre notre condition humaine marquée par la finitude. L’amour, Dieu, ou encore retrouver le contact, le véritable contact entre les êtres. Ce contact que l’alcool le temps d’une soirée pourrait aider maladroitement à retrouver tout comme l’amour et peut-être Dieu. 

Le grotesque des situations ne dure jamais, et derrière les élucubrations d’ivrogne s’ouvrent le désenchantement, la désespérance mais surtout l’espoir qui lui ne se dissout jamais totalement dans une cuite. Alors les personnages deviennent touchant, attachant, et leur intimité devient soudain la nôtre. Pour paraphraser l’auteur, Dieu parlerait-il qu’à travers la bouche des enivrés. .

La distribution est remarquable, de Maxime Denommée en jeune homme enterrant sa vie de garçon, à Évelyne Rompré superbe dans la prostituée, ou encore Paul Ahmarani, homme marié découvrant l’amour ou Dominique Quesnel en pilier de bar. Et de ressortir de ce réel et grand moment de théâtre avec une « ébriété existentielle » pour reprendre l’expression de Florent Siaud dans son mot de présentation de la pièce. 

Les Enivrés au Théâtre Prospéro, jusqu'au 18 décembre 2017
theatreprospero.com

Texte d’Ivan Viripaev. Mise en scène de Florent Siaud.